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Atelier du 7 mai 2014: Bergson

“La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. Il n’a pas besoin, pour cela, de s’absorber tout entier dans la sensation ou l’idée qui passe, car alors, au contraire, il cesserait de durer. Il n’a pas besoin non plus d’oublier les états antérieurs : il suffit qu’en se rappelant ces états il ne les juxtapose pas à l’état actuel comme un point à un autre point, mais les organise avec lui, comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensemble, les notes d’une mélodie. Ne pourrait-on pas dire que si ces notes se succèdent, nous les percevons néanmoins, les unes dans les autres, et que leur ensemble est comparable à un être vivant dont les parties, quoique distinctes, se pénètrent par l’effet même de leur solidarité? La preuve en est que si nous rompons la mesure en insistant plus que de raison sur une note de la mélodie, ce n’est pas sa longueur exagérée, en tant que longueur, qui nous avertira de notre faute, mais le changement qualitatif apporté par là à l’ensemble de la phrase musicale. On peut donc concevoir la succession sans la distinction, tout comme une pénétration mutuelle, une solidarité, une organisation intime d’éléments, dont chacun, représentatif du tout, ne s’en distingue et ne s’en isole que pour une pensée capable d’abstraire.”

Texte introduit par François, et qui sera ensuite commenté par François et Claudine, et commentaire de François sur son introduction et la discussion, à suivre).

Atelier du 7 mai 2014: Bergson

(Ce compte-rendu est une sélection de « moments » dans la « durée » de l’atelier. Ayant pris des notes en même temps que je coordonnais la discussion, on comprendra qu’il n’en restitue pas la « continuité ».)

BERGSON, la « durée », « l’intuition », voilà ce que Claudine nous avait amicalement proposé au « banquet » philosophique qui s’est tenu ce jour là, au sommet de la rue de la Mare, dans l’hospitalité de Christine et Serge. Au menu, un passage du chapitre 2 de l’ « Essai sur les données immédiates de la conscience », œuvre « princeps » de Bergson. De fait, sous ce titre, la publication de sa thèse, où se trouvent posées les bases de sa vision du temps, sous le concept de « durée ». Il faudrait ici avoir en mémoire l’ensemble du passage que nous avions à commenter pour mesurer la complexité de la question par quoi il commence : « Qu’est-ce donc la durée ? La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. »

Dans une première lecture distraite, ces mots nous rappellent St Augustin abordant dans les « Confessions », « la question du temps » : « Quand on me demande ce qu’est le temps, je suis bien en peine de répondre. Si on ne me le demande pas, je sais bien ce qu’il est … ». A quoi fait écho Bergson : la durée toute « pure », je l’appréhende dans la « …succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre… ». Tout de suite s’impose une lecture plus attentive : sous l’apparente simplicité de chacun de ces mots se profile une pluralité de questions, de significations,deperspectives,d’interprétations…

« Durée », « pure », « forme », « succession », « étatsdeconscience », « notre moi », « se laisse vivre », « séparation », « état présent »… De fait, il faudrait maintenant procéder à une lecture conceptuelle, c’est à dire considérer que chacun de ces mots relève d’une construction sémantique capable d’exprimer avec le plus de précision possible la réflexion bergsonienne, en donnant à chacun de ces concepts leur place et leur cohérence dans l’économie générale de l’ensemble de sa pensée. Vaste travail, s’il faut commencer à distinguer la « forme » chez Kant et Bergson, ou le « pur », le « moi », « la conscience » , chaque philosophe prenant bien soin, avant tout développement, et même au cours du développement, de travailler à la définition et la redéfinition des concepts employés. Immense chantier, s’il faut suivre à travers l’œuvre du philosophe (« Matière et

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Mémoire », « L’évolution créatrice », « Durée et simultanéité », « La pensée et le mouvant », « Les deux sources de la morale et de la religion »), les transformations et différenciations du concept. Travail d’historien de la philosophie. Mais nous devons en tenir compte même, et à plus forte raison, dans une première rencontre avec le philosophe et son texte. Ce n’est pas coquetterie de philosophe que de confronter son lecteur à la complexité et parfois à l’hermétisme de son discours. Cela répond à la nécessité interne à sa recherche et à sa vision : tout concept est créateur, de sens, de critique des valeurs établies, de perspectives de pensée, de « lignes de fuite » comme disait Deleuze. Et cela fait penser à ce que dit justement Deleuze dans « Qu’est ce que la philosophie ? ». Pour résumer, un concept philosophique se doit de remplir plusieurs missions, et c’est à cela qu’on le reconnaît. 1) il a une dimension « généalogique », il a une histoire que l’on doit pouvoir retracer, depuis son origine, mais aussi un pouvoir d’engendrer des lignages d’idées , 2) il a une fonction « critique », il doit permettre la remise en question des systèmes et des valeurs établis : il est forcément inédit et précurseur, 3) il est « problématisant », il permet de questionner à neuf en démontant les faux-problèmes , 4) il se doit d’être « perspectiviste », au sens où il ne vise pas à faire système à son tour, mais à indiquer des horizons, des cheminements de pensée et de vie. Cela, c’est Deleuze, en très très bref. Il y a des résonances de cela dans Bergson. Pour l’essentiel, « l’intuition » de la « durée » est une méthode de connaissance qui relève des mêmes préoccupations : elle cherche à comprendre la « présentation » du réel, en dehors de tout « à priori », comme la pointe visible et lisible de toute la « géologie » qui l’a poussé jusqu’à ce présent et dans l’actualisation de toutes ses virtualités. Le « présent » est donc loin d’être le banal « immédiat », ceci pour prendre recul critique face au « présentisme », seul compte l’instant présent, qui semble être la philosophie consensuelle de notre époque.

Pour Bergson, tout part d’un constat et relève d’une méthode. Le constat, c’est celui de l’impuissance des mots à rendre les choses, l’incapacité du langage à vaincre la « séparation » d’avec le « réel » (« réel » qui serait à définir, mais comment le faire sans le langage ?), la séparation d’avec les « autres », d’avec « soi-même ». Cette conviction obligera Bergson à poursuivre sa philosophie de la connaissance du côté de l’ « intuition » , du « qualitatif » plutôt que du quantitatif, du « non mesurable », du « temps réel », plutôt que du « temps spatialisé », du

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« personnel » plutôt que du « social », en direction du « moi profond »… autant de perspectives obligatoirement engagées du moment que « nous éprouvons une incroyable difficulté à nous représenter la durée dans sa pureté originelle » (Essai sur les données…). A ce point de la recherche de l’ « absolu » ( presqu’au sens où Platon se mettait en quête de « L’Idée pure » du monde sensible, et devait y renoncer devant l’impossibilité de sortir des « mélanges » entre « sensible et intelligible », recommandant de conquérir les « bons mélanges »… par exemple n’y a-t-il pas des plaisirs plus élevés que d’autres en direction du plaisir « pur » de tout mélange etc ), à ce point donc, on peut se demander si Bergson n’évacue pas trop vite le pouvoir du langage à décrire des perspectives sur le temps et la durée, par le style même et la composition du « temps du récit »( titre d’un livre de Paul Ricoeur consacré à cette question).

La méthode, à partir de ce constat, c’est de toujours commencer la recherche par la critique des faux-problèmes, des problèmes mal posés, voire inexistants, dus aux illusions de perception ou aux errances de la pensée inscrites dans le langage. Par exemple, si la philosophie s’affaire à « comprendre » la « réalité où nous vivons », le «  » est trompeur, car cette réalité n’est pas un « lieu », avec des données identifiables dans un espace, dont notre corps représenterait une partie, tout cela est de l’ordre du « quantitatif ». Cette réalité, elle est une manière d’être , un ensemble, un tout « qualitatif », dont participent en relation le « moi » et le « monde » que j’habite, sur tous les plans différentiels et hétérogènes du « moi vécu », de la « durée vécue », de la veille au rêve, de la sensation à l’imaginaire … Ainsi sera toujours préférée la connaissance comme expérience de la présence au réel, et critiquée le système de la re-présentation. Ainsi, pour Bergson, les limites du kantisme, pour qui espace et temps, comme « formes à priori de la sensibilité », en resterait à une « représentation «  du temps. Pire, par leur homogénéité, à une quantification du temps. Alors que pour Bergson, c’est là un exemple de confusion dû au langage, se représenter le temps en termes d’espace, et cela depuis Aristote, en termes « d’avant et d’après selon l’ordre du mouvement » est une réduction du temps du qualitatif au quantitatif, du temps vécu au temps social.

La discussion de l’atelier en vient à s’interroger sur Henri Bergson, l’homme, le philosophe, son « moi vécu ». Beaucoup d’informations existent sur sa biographie officielle. Il fut un philosophe célèbre et

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admiré. Mais très peu sur sa vie personnelle, son « moi profond ». Nous nous intéressons à quelques évènements majeurs. L’affaire Dreyfus, en 1898, où il ne prendra pas position publiquement, contrairement à son condisciple Jaurès. Son élection à l’Académie française en 1914, où il doit essuyer une campagne de l’Action française (il est le premier académicien d’origine juive). Sur l’engagement politique de Bergson, peu de choses. Pourtant, pendant la guerre de 14-18, il fera deux missions diplomatiques, en Espagne en 1916, en Amérique en 1917, pour expliquer ce qu’était la France, ce qu’elle représentait dans cette guerre, pour convaincre, les Etats Unis en particulier, de s’engager militairement aux côtés de la France. Né en 1859, Bergson prend sa retraite de l’enseignement en 1919. Il se consacre alors à son oeuvre. Néanmoins, il fait une longue mission de 3 ans, de 1922 à 1925, comme président de la Commission internationale de coopération intellectuelle, la CICI qui était alors, à l’intérieur de la SDN, l’équivalent aujourd’hui de l’UNESCO dans l’ONU. Il y met en place les institutions favorisant les échanges universitaires, la défense des études classiques. Atteint d’un rhumatisme articulaire qui ne cessera de le faire souffrir jusqu’à sa mort en 1941, il démissionne de la CICI en 1925. En 1933, lors de la venue d’Hitler au pouvoir, Emmanuel Mounier, fondateur de la revue « Esprit », demande à Bergson de signer un manifeste contre l’antisémitisme. Bergson refuse : « Je n’ai jamais rien communiqué (au public) qui n’eût été complètement élaboré. Jamais je n’ai donné d ‘ interview, précisément pour cette raison. D’autre part, si c’est simplement pour que je déclare réprouver l’antisémitisme allemand que vous me demandez de vous adresser une ligne, c’est parfaitement inutile : cette réprobation va de soi. Un telle déclaration n’a d’intérêt que si c’est un non-juif qui la fait ». (Henri Bergson, Eléments de bibliographie, par Frédéric Worms, Société des amis de Bergson ,décembre 2006).

Ce qui a retenu alors intensément notre attention est le geste de Bergson face à la mort. A la suite de rumeurs, une partie de son Testament dut être publiée par Mme Bergson, dans une lettre de Suisse à Emmanuel Mounier : «  Mes réflexions m’ont amené de plus en plus près du catholicisme où je vois l’achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti si je n’avais vu se préparer depuis des années (…) la formidable vague d’antisémitismequi va déferler sur le monde. J’ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés. Mais j’espère qu’un prêtre catholique voudra bien, si le cardinal archevêque de Paris l’y autorise, venir dire des prières à mes obsèques. Au cas où cette autorisation ne serait pas accordée, il faudrait s’adresser à un rabbin, mais

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sans lui cacher et sans cacher à personne mon adhésion morale au catholicisme, ainsi que le désir exprimé par moi d’avoir les prières d’un prêtre catholique. »

Les un(e)s et les autres nous commentons la rigueur, la précision et la force avec laquelle, au moment ultime, avec pudeur (un testament), Bergson exprime son rapprochement « au plus près » du catholicisme, il ne dit pas « conversion », cela donc n’étant pas « rupture » avec le judaïsme, lequel trouve son « achèvement », sa « continuité », dans le catholicisme, gardant en dernière instance définitivement « fidélité » au peuple juif , parce que voué à l’extermination nazie, parce qu’il veut « rester parmi ceux » qui sont et seront « persécutés », sans toutefois perdre l’expérience de sa rencontre ultime avec le catholicisme, dans une tension et une unité spirituelle admirable. A ce moment, devant ce que nous avons convenu d’appeler le « saut qualitatif » d’une telle spiritualité, comment résister à l’émotion qui a gagné la plupart d’entre nous. «  Il y a quelque chose qui dépasse » dit Irène. Et Ismaîl : «  Cela me renvoie au « saut qualitatif » que j’ai connu moi aussi, lorsque j’ai rompu avec « une autre religion » pour aller vers la laîcité, l’athéisme, revenir à l’humanité ! ». Plus tard, Ismaîl nous racontera l’histoire d’une nuit, en Algérie, pendant la guerre d’indépendance, en plein couvre-feu, où encore en prime adolescence, il parcourut maisons, rues, casernes, à la recherche d’une aide, médecin, pompiers, pour venir au secours d’une enfant malade, qui hélas ne survécut pas. Aujourd’hui ce temps retrouvé de l’acte hors du commun par la force du récit restitue l’expérience sensible du « saut qualitatif » dont est capable la spiritualité et la liberté. Car nous convenons que ce qui anime ce genre d’action et de décision est bien de l’ordre de ce qui brise l’habitude, l’obéissance, la peur de l’inconnu et du risque, ce qui fait agir la liberté en réponse à l’appel de la situation et de l’exigence profonde du moi pêrsonnel «  Là où augmente le risque, augmente aussi ce qui sauve ». ( Holderlin ) Encore faut-il faire le « saut ».

Plus tard encore, quelqu’un demande qu’on regarde de plus près un texte consacré à « l’intuition bergsonienne ». Le texte s’avère revêche. De plus il s’agit simplement d’un commentaire de Bergson. Nous décidons de voler de nos propres ailes. Pas de lecture donc, mais seulement y trouver les raisons d’un élan. Dans ce texte, il y est question, s’agissant de l’intuition, « d’expérience, sensible, temporelle, immédiate ». « Expérience »,

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c’est le « tout » de la « réalité vécue » dont on parlait plus haut. « Sensible », c’est ce qui passe par la « présence » à cette réalité, et non sa « représentation », dans le langage par exemple. « Temporelle », c’est l’immersion, « l’immanence » de la « présence » dans la « durée », c’est pour ainsi dire le « je dure », à l’image du « je pense » cartésien. « Immédiate », c’est le présent, ici et maintenant, au sens littéral, « sans médiation ». Ainsi serait « composée » la « méthode » de l’intuition. Pour aller plus loin, et comment s’y est-on pris à l’atelier, je ne sais plus, pour nous retrouver à faire l’hypothèse des troubles de la mémoire, et de 0savoir alors comment ça marche l’expérience de l’intuition pour la perception de la durée. Hegel nous avait appris de « séjourner après du négatif » pour comprendre. Maintenant il s’agit de partir du « pathologique » pour accéder au « normal » (Sur ce sujet, super lecture à faire : « le normal et le pathologique » de Georges Canguilhem, un classique !). Or, il y a une « expérience pathologique » qui a longuement intéressé Bergson, c’est la « paramnésie » ou le souvenir du présent, expérience qui nous conduit aux rapports mémoire et perception, et par là aux sources de l’intuition. C’est l’impression du « déjà vécu » exactement , identiquement, dans tous les détails et toute la tonalité de la scène, d’une séquence, qui de fait se développe dans le présent immédiat, et qui pourtant semble avoir la tonalité, le timbre, la couleur d’un souvenir. « Illusion de la reconnaissance » dit Bergson, qui correspondrait à l’annulation complète des 4 dimensions de l’intuition, le sensible de la perception est devenu mémoire, la temporalité de la succession est devenue réitération, l’immédiateté de la présence est transformée en répétition. Bergson explique alors que cette illusion se produit lorsque l’intuition permanente de la durée personnelle, qui est mouvement du tout de notre présence au monde en fonction des exigences sociales de l’action ou des aspirations de notre être, se trouve ralentie, voire immobilisée, ne serait-ce qu’un court instant, et cette illusion ne dure en effet qu’un court instant. Immobilisée par quoi ? Par une subite distraction, une « vigilance » distraite par un désintérêt à la « vie » dans la situation présente, par l’«affaiblissement » provisoire de « l’attention à la vie ». Alors, les perceptions du présent qui habituellement sont renvoyées, au fur et à mesure du mouvement de notre vie immédiate, dans le domaine de la mémoire, toute perception devenant au fur et à mesure mémoire, chaque instant, pourrait-on dire, étant à la fois perception en devenir et mémoire en processus de conservation, à ce moment du court recul de la conscience se détournant

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du cours et du sens de la vie présente, la perception n’avance plus(« rêverie ») et la mémoire déjà disponible et en cours de cette même perception se trouve adhérer à cette perception rêveuse. Alors se produit ce que l’on peut appeler et paradoxalement un « souvenir du présent ». Le moment pourtant vient assez vite, quelques secondes, où la « réalité vécue » nous rappelle à ses exigences, et la fluidité interconnectée du mécanisme perception-mémoire rétablit le flux de la « durée ».

De nombreux commentaires fusent. Mais alors, « ce n’est pas une maladie ! ». En effet. Mais il y a aussi des troubles de la mémoire très profonds, qui ne sont pas une illusion. Hélas oui ! On parle d’Alzheimer. On se demande « où se conservent les souvenirs ». Alors là, Bergson est formel. Ils se conservent nulle part ! Selon le schéma perception-mémoire évoqué plus haut, tout se conserve, mais tout n’est pas rappelé dans le souvenir. Tout se conserve ? La psychanalyse, l’interprétation des rêves, semblent en attester. Tout n’est pas rappelé ? En effet, Bergson pense que ne sont rappelés que les souvenirs utiles au présent, en fonction du mouvement même de l’adaptation à la vie présente, et sur la ligne de pointe de ce qu’il appelle « l’élan vital ». Nous reverrons sans doute cela avec le texte de la prochaine séance sur « l’évolution créatrice ». Il y aurait donc deux mémoires : la mémoire-habitude, celle qui a inscrit tout notre passé et nos apprentissages au service implicite du présent. Ah ! s’il fallait tous les jours réapprendre à lacer ses chaussures, et tant de choses devenues inconscientes qui tiennent debout notre présence au monde ! Et puis il y a la mémoire créatrice, celle qui est à l’œuvre dans l’intuition, dont la forme concrète est l’attention, l’attention à ce qui advient, et surtout aux virtualités en désir d’actualisation, toutes prêtes à faire « le saut » de la liberté, parce qu’imprévisibles. C’est la rencontre de la situation et du moi profond qui arme la décision, donnant ainsi corps et âme à la singularité de notre vie personnelle. Aussi bien, l’attention est créatrice. D’abord de mémoire : on ne se souvient bien que de ce que l’on a vécu et perçu dans l’attention précise à ce qui vient. Ensuite, créatrice de liberté, puisqu’elle garantit que l’on ne se laisse pas entrainer dans la défaillance de la faculté de rencontre et l’oubli de soi.

La suite, sûrement, avec le travail sur « l’évolution créatrice ». On avait parlé d’un « Que sais-je » extrêmement bien fait sur les concepts philo principaux. C’est « les 100 mots de la philosophie », sous la direction de Frédéric Worms, coll/ que sais-je ? A domani, camarades philosophes.

Atelier du 30 avril 2014: Kant

 Toujours dans notre réflexion sur le temps, nous avons choisi un texte de Kant, extrait de “Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique” où Kant définit l’Histoire comme une avancée due à la concurrence entre les individus, et comme la rivalité, la lutte et la guerre entre les Etats : conflits et guerres qui entraient à leur tour le progrès de l’humanité toute entière.

Extrait de la première proposition.

“Quel que soit le concept qu’on se fait, du point de vue métaphysique, de la liberté du vouloir, ses manifestations phénoménales, les actions humaines, n’en sont pas moins déterminées, exactement comme tout événement naturel, selon les lois universelles de la nature. L’histoire qui se propose de rapporter ces manifestations, malgré l’obscurité où peuvent être plongées leurs causes, fait cependant espérer qu’en considérant (dans les grandes lignes) le jeu de la liberté du vouloir humain, elle pourra y découvrir un cours régulier, et qu’ainsi, ce qui dans les sujets individuels nous frappe par sa forme embrouillée et irrégulière, pourra néanmoins être connu dans l’ensemble de l’espèce sous l’aspect d’un développement continu, bien que lent, de ses dispositions originelles. Par exemple les mariages, les naissances qui en résultent et la mort, semblent, en raison de l’énorme influence que la volonté libre des hommes a sur eux, n’être soumis à aucune règle qui permette d’en déterminer le nombre à l’avance par un calcul; et cependant les statistiques annuelles qu’on dresse dans de grands pays mettent en évidence qu’ils se produisent tout aussi bien selon les lois constantes de la nature que les incessantes variations atmosphériques, dont aucune à part ne peut se déterminer par avance mais qui dans leur ensemble ne manquent pas d’assurer la croissance des plantes, le cours des fleuves, une marche uniforme et inintérrompue. Les hommes, pris individuellement, et même des peuples entiers, ne songent guère qu’en poursuivant leurs fins particulières en conformité avec leurs désirs personnels,etsouvent au préjudice d’autrui, ils conspirent à leur insu au dessein de la nature; dessein qu’eux-mêmes ignorent, mais dont ils travaillent, comme s’ils suivaient un fil directeur, à favoriser la réalisation; le connaitraient-ils d’ailleurs qu’ils ne s’en soucieraient guère.

Considérons les hommes tendant à réaliser leurs aspirations; ils ne suivent pas simplement leur instincts comme des animaux; ils n’agissen pas non plus cependantcome des citoyens raisonnables du monde selon un plan déterminé dans ses grandes lignes. Ausi une histoire ordonnée ( comme par exemple celle des abeilles ou des castors), ne semble pas possible en ce qui les concerne. On ne peut se défendre d’une certaine humeur, quand on regarde la présentation de leurs faits et gestes sur la grande scène du monde, et quand, deci dela, à côté de quelques manifestations de sagesse pour des cas individuels, on ne voit en fin de compte dans l’ensemble qu’un tissu de folie, de vanité puérile, souvent aussi de méchanceté puérile et de soif de destruction. Si bien que, à la fin, on ne sait plus quel concept on doit se faire de notre espèce si infatuée de sa supériorité. Le philosophe ne peut tirer de là aucune indication que la suivante: puisqu’il lui est impossible de présupposer dansl’ensemble chez les hommes et dans le jeu de leur conduite le mopindre dessein raisonnable personnel , il lui faut rechercher du moins si l’on ne peut pas découvrir dans ce cours absurde des choses humaines un dessein de la nature :ceci rendrait du moins impossible, à propos de créatures qui se conduisent sans suivre de plan personnel, une histoire conforme à un plan déterminé de la nature.(….)

Extrait de la cinquième proposition

Le problème essentiel pour l’espèce humaine, celui que la nature contraint l’homme à résoudre, c’est la réalisation d’une Société civile administrant le droit de manière universelle.

(…) Une société dans laquelle la liberté soumise à des lois extérieures se trouvera liée au plus haut degré npossible à une puissance irrésistible, c’est -à- dire une organisation civile d’une équité parfaite, doit être pour l’espèce humaine la tâche suprême de la nature. Car la nature, en ce qui concerne notre espèce, ne peut atteindre ses autres desseins, qu’après avoir résolu et réalisé cette tâche. C’est la détresse qui force l’homme, d’ordonaire si épris d’une liberté sans bornes, à entrer dans un tel etat de contrainte, et, à vrai dire, c’est la pirez des détresses: à savoir, celle que les hommes s’infligent les uns aux autres, leurs inclinations, ne leur permettant pas de subsister longtemps les uns à côté des autres dans l’étatde liberté sans frein. Mais alors, dans l’enclos que représente une association civile, ces mêmes inclinations produisent précisémentpar lasuite le meilleur effet.Ainsi dans une forêt, les arbres, du fait même que chacun essaie de ravir à l’autre l’air et le soloeil sefforcent à l’envi de se dépasser les uns les autres, et par la suite, ils poussent beaux et droits. Mais au contraire, ceux qui lancent en liberté leurs branches à leur gré, à l’écart d’autres arbres, poussent rabougris, tordus et courbés. Toute culture, tout art formant une parure à l’humanité, ainsi que l’ordre social le plus beau, sont les fruits de l’insociabilité, qui est forcée par elle-même de se discipliner et d’épanouir de ce fait complètement, en s’imposant un tel artifice, les germes de la nature.

Atelier du 2 avril 2014: Kant

Dans la suite de notre réflexion sur le temps, nous avons choisi un texte de Kant, extrait de la Critique de la Raison Pure, qui pose, et fonde, le temps comme une des deux “formes à priori de la sensibilité”, le temps étant la “forme interne” à l’opposé de l’espace qui est la “forme du sens externe”. (voir texte plus tard).

Ce texte a été analysé et discuté avec Janie

Compte-rendu de Claudine.

Le texte de Kant, le temps comme forme a priori de la sensibilité, insistait :

1) sur le caractère interne du temps, et établissait une subjectivité, mais pas individuelle, une subjectivité de l’humanité, commune aux sujets humains. Cette présence interne du temps est liée à une intuition sensible,

2) sur le caractère à priori, avant toute expérience, du temps : même s’il se révèle avec. En cela, Kant s’oppose aux empiristes comme Locke et Hume, pour qui l’expérience construit, peu à peu, le temps. Une discussion nous a aidé à préciser le sens non chronologique de “avant”.

3) sur le caractère “linéaire” de l’axe-temps. Kant, comme presque tous les autres philosophes, est obligé d’utiliser la métaphore de l’espace dans la mesure où on ne peut s’empêcher de figurer le temps par une ligne.

Bien qu’assez abstrait, le passage de Kant a donné lieu à une discussion très vive où chacun racontait son expérience du temps, et les aléa de sa mémoire : impression de “déjà vu”, expérience d’arrêt du temps, de retour des moments passés et de spirale de la durée, de changement de rythme dans le vécu, etc. Et aussi “qu’est-ce que l’instant ?”‘, l’instant présent, coincé entre l’immédiat passé et le futur immédiat.

On a bien regretté de ne pas avoir pris de notes!

 

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C’est peut-être un peu dur à retenir au début, mais après, il paraît que c’est que du bonheur!

Atelier du 4 décembre 2013 (Arendt) et suivants

Mercredi 4 décembre, nous avons tenu l’atelier philo , en continuant de lire un texte présenté dans la séance précédente par François : la condition de l’homme moderne, de Hannah Arendt . C’est Claudine qui faisait hier  la présentation. les deux premier compte-rendus suivront: le premier a été fait par Claudine et Irène, le deuxième sera écrit par Janie et Eva.

Eva nous a présenté son livre ” Ceux du fond de la classe” Toute sa vie d’institutrice  rebelle, qui résiste aux autorités administratives , et très engagée, sera retracée, reprise en compte rendu par François, qui également apporte, la fois suivante des textes de Marx des Manuscrits de 1844, qui s’imposaient pour illustrer et commenter le récit d’Eva. Et le mercredi 12, un petit “atelier intermédiaire” a décrypté, en détail et ligne par ligne, une partie des textes apportés par François.

Atelier Art – Kant – Dufrenne 14 Mars 2013

1) Annonce

Salut les philartien(ne)s !

  • D’abord une annonce qui, je l’espère, ne va pas vous surprendre : le prochain atelier est reporté au 14 Mars. Plusieurs « papis-mamies » étaient enrôlés cette semaine de vacances scolaires, et ce Jeudi soir, il y a le débat avec Bernard Friot, qui réclame la présence de tou(te)s !
  • Rappel des deux dernières séances :

En prolongement du travail à partir de Michaux, deux images (en pièces jointes fichier 1), de Dubuffet et Basquiat, qui me semblent en écho avec le caractère « originaire », savamment spontané, de Michaux… et de nos « œuvres ». Si ça vous dit, cherchez la suite sur le NET… Il faudra aussi penser à signer les travaux à l’encre, pour pouvoir les insérer dans le livre de l’atelier dit « mémoire »

Après Paul Klee : en pièces jointes, les travaux faits pendant la séance (fichier 2) et, dans un deuxième dossier, ceux faits « hors séance », avec des outils différents (fichier 3).

Cette dernière série mérite, me semble-t-il, quelques commentaires : Michelle, Jean Pierre (ma sœur et son mari) et moi avons réalisé nos dessins le soir même. Michelle et moi sommes restées fidèles au parcours (moi encore plus linéaire), et celui de JP, très « Iliade et l’Odyssées », ou bateau volant, nous a « déroutées ».

Ceux de Marie (ma fille) et de son amie Ivanne, faits indépendamment l’un de l’autre, donnent à la révélation finale du texte une place centrale: toute l’aventure dans laquelle le texte nous entraîne prend « sens » à la fin, s’oriente vers le souvenir, lointain, d’un enfant malade (d’où le fond proposé par Claudine comme s’imposant pour nos travaux, en « feuille de température » )

On sent comment ce texte est entré en profonde résonance avec leur histoire personnelle et les émotions qui s’agglutinent autour.

Eva m’a apporté le sien, si rêveur et gai, et complet…

Si d’autres veulent allonger la liste, ça serait magnifique… à vos crayons et pinceaux !

Pour le compte-rendu plus « théorique » de la séance, François ou Claudine devront s’y coller, parce que je n’ai pas pris de notes… désolée !

Je vous envoie aussi les textes de Klee, au cas où… (fichier 4).

Pour la séance suivante : après consultation «  entre-soi », le triumvirat vous propose un retour réflexif sur l’activité créatrice de formes que, à certaines périodes de leur histoire, certaines civilisations appellent Art.

Ces pratiques débordent largement ce repérage sociétal, elles sont si constitutives du mode d’être-au-monde de l’humanité que les anthropologues en font le signe distinctif ultime de la présence humaine (au même titre que le langage, plus sûr encore que les outils)

Nous chercherons « le socle » de cette universalité de fait dans l’analyse de l’expérience « première », dans laquelle les petits enfants excellent (clin d’œil à Claudine qui, dans sa radio (FPP… on en parlera…), parle, très philosophiquement, de « base » et d’ « élémentaire ») : celle d’éprouver le plaisir libre, le bonheur donc, d’avoir créé, ou d’avoir rencontré de ses yeux ou/et ses oreilles, du « beau ».

Je vous propose deux textes : un de Emmanuel Kant, philosophe allemand du 18ème  siècle et un de Mikel Dufrenne, philosophe contemporain, qui s’y articule si précisément qu’il pourra nous servir de guide pour en découvrir la richesse. La rigueur de la recherche de Kant en rend l’abord difficile mais, une fois qu’on s’est « bien placés », cela en rend la compréhension bien plus aisée qu’on ne s’y attendait (un peu comme la décomposition d’un pas de danse apparemment acrobatique, mais auquel il suffit de s’abandonner pour trouver, aux bons moments, l’énergie interne qui permet de « le suivre » sans effort, librement)

Comme le temps passe et que je dois vous envoyer ce message aujourd’hui, je vous enverrai ces deux textes demain, avec quelques repères et un petit « lexique » pour en faciliter l’accès

Merci à tou(te)s du plaisir que nos échanges font surgir, entre nous et en nous-mêmes!

A bientôt

Janie

2) Extraits de textes

A/ Kant: jugement de goût in Critique de la faculté de Juger

Emmanuel Kant (philosophe allemand 1724 – 1804)

Introduction à la lecture

Entrer « par la bande » dans une œuvre comme celle de Kant, pose problème (ça me fait penser au jeu de corde des petites filles dans la cour de récré, quand il s’agissait d’entrer dans le mouvement pour sauter au rythme du tournoiement de la corde tenue par deux copines qui prenaient un malin plaisir à changer la vitesse et la hauteur du mouvement. Si on ne percevait pas bien, assez pour anticiper la position de la corde au moment d’entrer ça faisait plof !, )

L’œuvre de Kant forme un système, on est donc, quand on veut en expliquer un extrait, entrainé à expliquer « dans quoi » il s’inscrit… et on est vite pris dans un réseau de concepts qui se complexifie et nous éloigne de ce qu’on visait au départ…

Alors, pourquoi vous le proposer quand même ?

D’abord parce que c’est comme l’original dont les façons contemporaines de penser le beau et l’Art, seraient des copies (même ceux qui sont en position de rupture) de façon . Ainsi le texte de Dufrenne, par lequel on commencera.

Ensuite parce que c’est moins difficile que ça en a l’air, et que c’est un plaisir (j’espère) d’en faire l’expérience. (c’est comme un tableau de salle de classe couvert d’équations mathématiques, ça semble impénétrable… mais si on a la bonne entrée et qu’on suit le fil du raisonnement… on arrive au bout… et c’est la pied ! (si, si !) )

Je préfère donc laisser l’approche de ce texte se faire oralement, on verra où on en est après Dufrenne et jusqu’où on peut aller dans le déchiffrage de Kant

1/ Critique de la faculté de juger (1790) Vrin 1968 PP 54-55

“… en effet le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance (ni théorique ni pratique), il n’est pas fondé sur des concepts, il n’a pas non plus des concepts pour fin. L’agréable, le beau, le bon désignent donc trois relations différentes des représentations au sentiment de plaisir et de peine, en fonction duquel nous distinguons les uns des autres les objets ou les modes de représentation. Aussi bien les expressions adéquates pour désigner leur agrément propre ne sont pas identiques. Chacun appelle agréable ce qui lui FAIT PLAISIR, beau ce qui lui PLAIT simplement ; bon ce qu’il ESTIME, approuve, c’est-à-dire ce à quoi il accorde une valeur objective. L’agréable a une valeur même pour les animaux dénués de raison : la beauté n’a de valeur que pour les hommes, c’est-à-dire des êtres d’une nature animale, mais cependant raisonnables, et cela non pas seulement en tant qu’êtres raisonnables (par exemple les esprits), mais aussi en même temps en tant qu’ils ont une nature animale ; le bien en revanche a une valeur pour tout être raisonnable. Cette proposition ne pourra être complètement justifiée et éclaircie que plus tard. On peut dire qu’entre ces trois genres de satisfaction, celle du goût pour le beau est seule une satisfaction désintéressée et libre, en effet, aucun intérêt, ni des sens, ni de la raison, ne contraint l’assentiment. C’est pourquoi on pourrait dire de la satisfaction que, dans les trois cas indiqués, elle se rapporte à l’inclination à la faveur ou au respect. La FAVEUR est l’unique satisfaction libre. Un objet de l’inclination ou un objet qu’une loi de la raison impose de désirer, ne nous laissent aucune liberté d’en faire pour nous un objet de plaisir. Tout intérêt présuppose un besoin ou en produit un, et comme principe déterminant de l’assentiment, il ne laisse plus le jugement sur l’objet être libre.”

2/ Jugement esthétique

“Aussi bien le jugement s’appelle esthétique parce que son principe déterminant n’est pas un concept, mais le sentiment (du sens interne) de l’accord dans le jeu des facultés de l’esprit, dans la mesure où celui-ci ne peut qu’être senti” (Critique de la faculté de juger, Section I, Livre I, §15, p70).

“Est beau, ce qui est reconnu sans concept comme objet d’une satisfaction nécessaire” (Critique de la faculté de juger, Section I, Livre I, §22, p80).

Le jugement de goût prétend obtenir l’adhésion de tous; et celui qui déclare une chose belle estime que chacun devrait donner son assentiment à l’objet considéré et aussi le déclarer comme beau. L’obligation dans le jugement esthétique n’est ainsi exprimée que conditionnellement.

“Le jugement de goût détermine son objet (en tant que beauté) du point de vue de la satisfaction, en prétendant à l’adhésion de chacun, comme s’il était objectif” (Critique de la faculté de juger, Section I, livre II, §32, p117).

B/ Mikel Dufrenne “Le beau”

Philosophe contemporain (1910 – 1995), spécialisé dans l’esthétique

Dans Les grands problèmes de l’esthétique, Revue, 1961

“Qu’est-ce donc que le Beau ? Ce n’est pas une idée ou un modèle, c’est une qualité présente dans certains objets, toujours singuliers, qui nous sont donnés à percevoir. C’est la plénitude, immédiatement éprouvée par la perception (même si cette perception requiert un long apprentissage et une longue familiarité avec l’objet) de l’être perçu. Perception du sensible d’abord, qui s’impose avec une sorte de nécessité et décourage aussitôt toute idée de retouche. Mais aussi immanence totale d’un sens au sensible, faute de quoi l’objet serait insignifiant : tout au plus agréable, décoratif, ou amusant. L’objet beau me parle, et il n’est beau qu’à condition d’être vrai, mais que me dit-il ? Il ne s’adresse ni à l’intelligence comme l’objet conceptuel –algorithme logique ou raisonnement – , ni à la volonté pratique comme l’objet usuel – signal ou outil -, ni à l’affectivité comme l’objet agréable ou aimable : il sollicite d’abord la sensibilité, pour la ravir. Aussi le sens qu’il propose n’est-il justiciable ni d’une vérification logique, ni d’une vérification pratique ; il suffit qu’il soit éprouvé comme présent et pressant, par le sentiment. Ce sens, c’est la suggestion d’un monde, un monde qui ne peut être ni en termes de choses ni en termes d’états d’âme, mais promesse aussi bien des deux, et qui ne peut être qu’être nommé par le nom de son auteur : le monde de Mozart ou de Cézanne.

Et pourtant ce monde singulier n’est pas subjectif. Le critère de la vérité esthétique, c’est l’authenticité (…). Chaque monde singulier est un possible du monde réel.”

Guide de lecture : il y a dans ce texte un vocabulaire hérité de Kant, qui fait que certains mots sont utilisés dans un sens plus précis que dans leur usage courant… d’où ce petit guide

  • « Qualité présente dans certains objets » : à mettre en rapport avec le fait qu’ils sont « donnés à percevoir », donc on les découvre , et on « perçoit » leur beauté.
  • Singulier : individuel, unique.
  • Plénitude de l’être perçu. Si on l’analyse d’un point de vue théorique, en le comparant à d’autres, on peut repérer des qualités qui « manquent », mais la perception (visuelle ou auditive) est positivement présente.
  • Nécessité : qui ne peut pas être évité, contourné.
  • Immanence : qui est contenu dans la nature de la chose. Immanence d’un sens : par exemple on peut « sentir » la présence d’un sens dans l’audition d’une langue étrangère, contenue dans les variations de ton, le rythme des sons. Le « beau » semble aussi »parler », avoir un sens « caché », à découvrir, à « traduire » par et pour chacun.
  • Objet conceptuel : « idée », Raisonnement mathématique, logique, théorie… qui aboutit à des vérités partielles mais démontrées.
  • Volonté pratique : ce qui guide nos actions, les rend possibles (outils), leur donne sens et valeur (signal, c à d ce qui déclenche la volonté d’agir, qui nous apparaît comme un but à réaliser).
  • Affectivité : faculté d’éprouver des émotions
  • Sensibilité : faculté de percevoir, à travers nos sens.
  • Subjectif : expression de la singularité de chacun, à ses goûts, ses opinions, ses influences culturelles etc…
  • Monde : éléments qui peuvent être très divers mais semblent former un « ensemble », comme un petit univers.
  • Authenticité : expression d’une vérité dont le contraire serait mensonge, préjugé, mauvaise foi, conformisme… qui par sa sincérité, son « courage », son « intelligence », mérite d’être reçue, comprise, même par des auditeurs ou spectateurs très éloignés de son « monde » .

Bonne randonnée dans ce texte !