Archives de catégorie : Textes

Atelier du 7 mai 2014: Bergson

“La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. Il n’a pas besoin, pour cela, de s’absorber tout entier dans la sensation ou l’idée qui passe, car alors, au contraire, il cesserait de durer. Il n’a pas besoin non plus d’oublier les états antérieurs : il suffit qu’en se rappelant ces états il ne les juxtapose pas à l’état actuel comme un point à un autre point, mais les organise avec lui, comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensemble, les notes d’une mélodie. Ne pourrait-on pas dire que si ces notes se succèdent, nous les percevons néanmoins, les unes dans les autres, et que leur ensemble est comparable à un être vivant dont les parties, quoique distinctes, se pénètrent par l’effet même de leur solidarité? La preuve en est que si nous rompons la mesure en insistant plus que de raison sur une note de la mélodie, ce n’est pas sa longueur exagérée, en tant que longueur, qui nous avertira de notre faute, mais le changement qualitatif apporté par là à l’ensemble de la phrase musicale. On peut donc concevoir la succession sans la distinction, tout comme une pénétration mutuelle, une solidarité, une organisation intime d’éléments, dont chacun, représentatif du tout, ne s’en distingue et ne s’en isole que pour une pensée capable d’abstraire.”

Texte introduit par François, et qui sera ensuite commenté par François et Claudine, et commentaire de François sur son introduction et la discussion, à suivre).

Atelier du 30 avril 2014: Kant

 Toujours dans notre réflexion sur le temps, nous avons choisi un texte de Kant, extrait de “Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique” où Kant définit l’Histoire comme une avancée due à la concurrence entre les individus, et comme la rivalité, la lutte et la guerre entre les Etats : conflits et guerres qui entraient à leur tour le progrès de l’humanité toute entière.

Extrait de la première proposition.

“Quel que soit le concept qu’on se fait, du point de vue métaphysique, de la liberté du vouloir, ses manifestations phénoménales, les actions humaines, n’en sont pas moins déterminées, exactement comme tout événement naturel, selon les lois universelles de la nature. L’histoire qui se propose de rapporter ces manifestations, malgré l’obscurité où peuvent être plongées leurs causes, fait cependant espérer qu’en considérant (dans les grandes lignes) le jeu de la liberté du vouloir humain, elle pourra y découvrir un cours régulier, et qu’ainsi, ce qui dans les sujets individuels nous frappe par sa forme embrouillée et irrégulière, pourra néanmoins être connu dans l’ensemble de l’espèce sous l’aspect d’un développement continu, bien que lent, de ses dispositions originelles. Par exemple les mariages, les naissances qui en résultent et la mort, semblent, en raison de l’énorme influence que la volonté libre des hommes a sur eux, n’être soumis à aucune règle qui permette d’en déterminer le nombre à l’avance par un calcul; et cependant les statistiques annuelles qu’on dresse dans de grands pays mettent en évidence qu’ils se produisent tout aussi bien selon les lois constantes de la nature que les incessantes variations atmosphériques, dont aucune à part ne peut se déterminer par avance mais qui dans leur ensemble ne manquent pas d’assurer la croissance des plantes, le cours des fleuves, une marche uniforme et inintérrompue. Les hommes, pris individuellement, et même des peuples entiers, ne songent guère qu’en poursuivant leurs fins particulières en conformité avec leurs désirs personnels,etsouvent au préjudice d’autrui, ils conspirent à leur insu au dessein de la nature; dessein qu’eux-mêmes ignorent, mais dont ils travaillent, comme s’ils suivaient un fil directeur, à favoriser la réalisation; le connaitraient-ils d’ailleurs qu’ils ne s’en soucieraient guère.

Considérons les hommes tendant à réaliser leurs aspirations; ils ne suivent pas simplement leur instincts comme des animaux; ils n’agissen pas non plus cependantcome des citoyens raisonnables du monde selon un plan déterminé dans ses grandes lignes. Ausi une histoire ordonnée ( comme par exemple celle des abeilles ou des castors), ne semble pas possible en ce qui les concerne. On ne peut se défendre d’une certaine humeur, quand on regarde la présentation de leurs faits et gestes sur la grande scène du monde, et quand, deci dela, à côté de quelques manifestations de sagesse pour des cas individuels, on ne voit en fin de compte dans l’ensemble qu’un tissu de folie, de vanité puérile, souvent aussi de méchanceté puérile et de soif de destruction. Si bien que, à la fin, on ne sait plus quel concept on doit se faire de notre espèce si infatuée de sa supériorité. Le philosophe ne peut tirer de là aucune indication que la suivante: puisqu’il lui est impossible de présupposer dansl’ensemble chez les hommes et dans le jeu de leur conduite le mopindre dessein raisonnable personnel , il lui faut rechercher du moins si l’on ne peut pas découvrir dans ce cours absurde des choses humaines un dessein de la nature :ceci rendrait du moins impossible, à propos de créatures qui se conduisent sans suivre de plan personnel, une histoire conforme à un plan déterminé de la nature.(….)

Extrait de la cinquième proposition

Le problème essentiel pour l’espèce humaine, celui que la nature contraint l’homme à résoudre, c’est la réalisation d’une Société civile administrant le droit de manière universelle.

(…) Une société dans laquelle la liberté soumise à des lois extérieures se trouvera liée au plus haut degré npossible à une puissance irrésistible, c’est -à- dire une organisation civile d’une équité parfaite, doit être pour l’espèce humaine la tâche suprême de la nature. Car la nature, en ce qui concerne notre espèce, ne peut atteindre ses autres desseins, qu’après avoir résolu et réalisé cette tâche. C’est la détresse qui force l’homme, d’ordonaire si épris d’une liberté sans bornes, à entrer dans un tel etat de contrainte, et, à vrai dire, c’est la pirez des détresses: à savoir, celle que les hommes s’infligent les uns aux autres, leurs inclinations, ne leur permettant pas de subsister longtemps les uns à côté des autres dans l’étatde liberté sans frein. Mais alors, dans l’enclos que représente une association civile, ces mêmes inclinations produisent précisémentpar lasuite le meilleur effet.Ainsi dans une forêt, les arbres, du fait même que chacun essaie de ravir à l’autre l’air et le soloeil sefforcent à l’envi de se dépasser les uns les autres, et par la suite, ils poussent beaux et droits. Mais au contraire, ceux qui lancent en liberté leurs branches à leur gré, à l’écart d’autres arbres, poussent rabougris, tordus et courbés. Toute culture, tout art formant une parure à l’humanité, ainsi que l’ordre social le plus beau, sont les fruits de l’insociabilité, qui est forcée par elle-même de se discipliner et d’épanouir de ce fait complètement, en s’imposant un tel artifice, les germes de la nature.