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Atelier du 7 mai 2014: Bergson

“La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. Il n’a pas besoin, pour cela, de s’absorber tout entier dans la sensation ou l’idée qui passe, car alors, au contraire, il cesserait de durer. Il n’a pas besoin non plus d’oublier les états antérieurs : il suffit qu’en se rappelant ces états il ne les juxtapose pas à l’état actuel comme un point à un autre point, mais les organise avec lui, comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensemble, les notes d’une mélodie. Ne pourrait-on pas dire que si ces notes se succèdent, nous les percevons néanmoins, les unes dans les autres, et que leur ensemble est comparable à un être vivant dont les parties, quoique distinctes, se pénètrent par l’effet même de leur solidarité? La preuve en est que si nous rompons la mesure en insistant plus que de raison sur une note de la mélodie, ce n’est pas sa longueur exagérée, en tant que longueur, qui nous avertira de notre faute, mais le changement qualitatif apporté par là à l’ensemble de la phrase musicale. On peut donc concevoir la succession sans la distinction, tout comme une pénétration mutuelle, une solidarité, une organisation intime d’éléments, dont chacun, représentatif du tout, ne s’en distingue et ne s’en isole que pour une pensée capable d’abstraire.”

Texte introduit par François, et qui sera ensuite commenté par François et Claudine, et commentaire de François sur son introduction et la discussion, à suivre).

Atelier du 7 mai 2014: Bergson

(Ce compte-rendu est une sélection de « moments » dans la « durée » de l’atelier. Ayant pris des notes en même temps que je coordonnais la discussion, on comprendra qu’il n’en restitue pas la « continuité ».)

BERGSON, la « durée », « l’intuition », voilà ce que Claudine nous avait amicalement proposé au « banquet » philosophique qui s’est tenu ce jour là, au sommet de la rue de la Mare, dans l’hospitalité de Christine et Serge. Au menu, un passage du chapitre 2 de l’ « Essai sur les données immédiates de la conscience », œuvre « princeps » de Bergson. De fait, sous ce titre, la publication de sa thèse, où se trouvent posées les bases de sa vision du temps, sous le concept de « durée ». Il faudrait ici avoir en mémoire l’ensemble du passage que nous avions à commenter pour mesurer la complexité de la question par quoi il commence : « Qu’est-ce donc la durée ? La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. »

Dans une première lecture distraite, ces mots nous rappellent St Augustin abordant dans les « Confessions », « la question du temps » : « Quand on me demande ce qu’est le temps, je suis bien en peine de répondre. Si on ne me le demande pas, je sais bien ce qu’il est … ». A quoi fait écho Bergson : la durée toute « pure », je l’appréhende dans la « …succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre… ». Tout de suite s’impose une lecture plus attentive : sous l’apparente simplicité de chacun de ces mots se profile une pluralité de questions, de significations,deperspectives,d’interprétations…

« Durée », « pure », « forme », « succession », « étatsdeconscience », « notre moi », « se laisse vivre », « séparation », « état présent »… De fait, il faudrait maintenant procéder à une lecture conceptuelle, c’est à dire considérer que chacun de ces mots relève d’une construction sémantique capable d’exprimer avec le plus de précision possible la réflexion bergsonienne, en donnant à chacun de ces concepts leur place et leur cohérence dans l’économie générale de l’ensemble de sa pensée. Vaste travail, s’il faut commencer à distinguer la « forme » chez Kant et Bergson, ou le « pur », le « moi », « la conscience » , chaque philosophe prenant bien soin, avant tout développement, et même au cours du développement, de travailler à la définition et la redéfinition des concepts employés. Immense chantier, s’il faut suivre à travers l’œuvre du philosophe (« Matière et

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Mémoire », « L’évolution créatrice », « Durée et simultanéité », « La pensée et le mouvant », « Les deux sources de la morale et de la religion »), les transformations et différenciations du concept. Travail d’historien de la philosophie. Mais nous devons en tenir compte même, et à plus forte raison, dans une première rencontre avec le philosophe et son texte. Ce n’est pas coquetterie de philosophe que de confronter son lecteur à la complexité et parfois à l’hermétisme de son discours. Cela répond à la nécessité interne à sa recherche et à sa vision : tout concept est créateur, de sens, de critique des valeurs établies, de perspectives de pensée, de « lignes de fuite » comme disait Deleuze. Et cela fait penser à ce que dit justement Deleuze dans « Qu’est ce que la philosophie ? ». Pour résumer, un concept philosophique se doit de remplir plusieurs missions, et c’est à cela qu’on le reconnaît. 1) il a une dimension « généalogique », il a une histoire que l’on doit pouvoir retracer, depuis son origine, mais aussi un pouvoir d’engendrer des lignages d’idées , 2) il a une fonction « critique », il doit permettre la remise en question des systèmes et des valeurs établis : il est forcément inédit et précurseur, 3) il est « problématisant », il permet de questionner à neuf en démontant les faux-problèmes , 4) il se doit d’être « perspectiviste », au sens où il ne vise pas à faire système à son tour, mais à indiquer des horizons, des cheminements de pensée et de vie. Cela, c’est Deleuze, en très très bref. Il y a des résonances de cela dans Bergson. Pour l’essentiel, « l’intuition » de la « durée » est une méthode de connaissance qui relève des mêmes préoccupations : elle cherche à comprendre la « présentation » du réel, en dehors de tout « à priori », comme la pointe visible et lisible de toute la « géologie » qui l’a poussé jusqu’à ce présent et dans l’actualisation de toutes ses virtualités. Le « présent » est donc loin d’être le banal « immédiat », ceci pour prendre recul critique face au « présentisme », seul compte l’instant présent, qui semble être la philosophie consensuelle de notre époque.

Pour Bergson, tout part d’un constat et relève d’une méthode. Le constat, c’est celui de l’impuissance des mots à rendre les choses, l’incapacité du langage à vaincre la « séparation » d’avec le « réel » (« réel » qui serait à définir, mais comment le faire sans le langage ?), la séparation d’avec les « autres », d’avec « soi-même ». Cette conviction obligera Bergson à poursuivre sa philosophie de la connaissance du côté de l’ « intuition » , du « qualitatif » plutôt que du quantitatif, du « non mesurable », du « temps réel », plutôt que du « temps spatialisé », du

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« personnel » plutôt que du « social », en direction du « moi profond »… autant de perspectives obligatoirement engagées du moment que « nous éprouvons une incroyable difficulté à nous représenter la durée dans sa pureté originelle » (Essai sur les données…). A ce point de la recherche de l’ « absolu » ( presqu’au sens où Platon se mettait en quête de « L’Idée pure » du monde sensible, et devait y renoncer devant l’impossibilité de sortir des « mélanges » entre « sensible et intelligible », recommandant de conquérir les « bons mélanges »… par exemple n’y a-t-il pas des plaisirs plus élevés que d’autres en direction du plaisir « pur » de tout mélange etc ), à ce point donc, on peut se demander si Bergson n’évacue pas trop vite le pouvoir du langage à décrire des perspectives sur le temps et la durée, par le style même et la composition du « temps du récit »( titre d’un livre de Paul Ricoeur consacré à cette question).

La méthode, à partir de ce constat, c’est de toujours commencer la recherche par la critique des faux-problèmes, des problèmes mal posés, voire inexistants, dus aux illusions de perception ou aux errances de la pensée inscrites dans le langage. Par exemple, si la philosophie s’affaire à « comprendre » la « réalité où nous vivons », le «  » est trompeur, car cette réalité n’est pas un « lieu », avec des données identifiables dans un espace, dont notre corps représenterait une partie, tout cela est de l’ordre du « quantitatif ». Cette réalité, elle est une manière d’être , un ensemble, un tout « qualitatif », dont participent en relation le « moi » et le « monde » que j’habite, sur tous les plans différentiels et hétérogènes du « moi vécu », de la « durée vécue », de la veille au rêve, de la sensation à l’imaginaire … Ainsi sera toujours préférée la connaissance comme expérience de la présence au réel, et critiquée le système de la re-présentation. Ainsi, pour Bergson, les limites du kantisme, pour qui espace et temps, comme « formes à priori de la sensibilité », en resterait à une « représentation «  du temps. Pire, par leur homogénéité, à une quantification du temps. Alors que pour Bergson, c’est là un exemple de confusion dû au langage, se représenter le temps en termes d’espace, et cela depuis Aristote, en termes « d’avant et d’après selon l’ordre du mouvement » est une réduction du temps du qualitatif au quantitatif, du temps vécu au temps social.

La discussion de l’atelier en vient à s’interroger sur Henri Bergson, l’homme, le philosophe, son « moi vécu ». Beaucoup d’informations existent sur sa biographie officielle. Il fut un philosophe célèbre et

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admiré. Mais très peu sur sa vie personnelle, son « moi profond ». Nous nous intéressons à quelques évènements majeurs. L’affaire Dreyfus, en 1898, où il ne prendra pas position publiquement, contrairement à son condisciple Jaurès. Son élection à l’Académie française en 1914, où il doit essuyer une campagne de l’Action française (il est le premier académicien d’origine juive). Sur l’engagement politique de Bergson, peu de choses. Pourtant, pendant la guerre de 14-18, il fera deux missions diplomatiques, en Espagne en 1916, en Amérique en 1917, pour expliquer ce qu’était la France, ce qu’elle représentait dans cette guerre, pour convaincre, les Etats Unis en particulier, de s’engager militairement aux côtés de la France. Né en 1859, Bergson prend sa retraite de l’enseignement en 1919. Il se consacre alors à son oeuvre. Néanmoins, il fait une longue mission de 3 ans, de 1922 à 1925, comme président de la Commission internationale de coopération intellectuelle, la CICI qui était alors, à l’intérieur de la SDN, l’équivalent aujourd’hui de l’UNESCO dans l’ONU. Il y met en place les institutions favorisant les échanges universitaires, la défense des études classiques. Atteint d’un rhumatisme articulaire qui ne cessera de le faire souffrir jusqu’à sa mort en 1941, il démissionne de la CICI en 1925. En 1933, lors de la venue d’Hitler au pouvoir, Emmanuel Mounier, fondateur de la revue « Esprit », demande à Bergson de signer un manifeste contre l’antisémitisme. Bergson refuse : « Je n’ai jamais rien communiqué (au public) qui n’eût été complètement élaboré. Jamais je n’ai donné d ‘ interview, précisément pour cette raison. D’autre part, si c’est simplement pour que je déclare réprouver l’antisémitisme allemand que vous me demandez de vous adresser une ligne, c’est parfaitement inutile : cette réprobation va de soi. Un telle déclaration n’a d’intérêt que si c’est un non-juif qui la fait ». (Henri Bergson, Eléments de bibliographie, par Frédéric Worms, Société des amis de Bergson ,décembre 2006).

Ce qui a retenu alors intensément notre attention est le geste de Bergson face à la mort. A la suite de rumeurs, une partie de son Testament dut être publiée par Mme Bergson, dans une lettre de Suisse à Emmanuel Mounier : «  Mes réflexions m’ont amené de plus en plus près du catholicisme où je vois l’achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti si je n’avais vu se préparer depuis des années (…) la formidable vague d’antisémitismequi va déferler sur le monde. J’ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés. Mais j’espère qu’un prêtre catholique voudra bien, si le cardinal archevêque de Paris l’y autorise, venir dire des prières à mes obsèques. Au cas où cette autorisation ne serait pas accordée, il faudrait s’adresser à un rabbin, mais

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sans lui cacher et sans cacher à personne mon adhésion morale au catholicisme, ainsi que le désir exprimé par moi d’avoir les prières d’un prêtre catholique. »

Les un(e)s et les autres nous commentons la rigueur, la précision et la force avec laquelle, au moment ultime, avec pudeur (un testament), Bergson exprime son rapprochement « au plus près » du catholicisme, il ne dit pas « conversion », cela donc n’étant pas « rupture » avec le judaïsme, lequel trouve son « achèvement », sa « continuité », dans le catholicisme, gardant en dernière instance définitivement « fidélité » au peuple juif , parce que voué à l’extermination nazie, parce qu’il veut « rester parmi ceux » qui sont et seront « persécutés », sans toutefois perdre l’expérience de sa rencontre ultime avec le catholicisme, dans une tension et une unité spirituelle admirable. A ce moment, devant ce que nous avons convenu d’appeler le « saut qualitatif » d’une telle spiritualité, comment résister à l’émotion qui a gagné la plupart d’entre nous. «  Il y a quelque chose qui dépasse » dit Irène. Et Ismaîl : «  Cela me renvoie au « saut qualitatif » que j’ai connu moi aussi, lorsque j’ai rompu avec « une autre religion » pour aller vers la laîcité, l’athéisme, revenir à l’humanité ! ». Plus tard, Ismaîl nous racontera l’histoire d’une nuit, en Algérie, pendant la guerre d’indépendance, en plein couvre-feu, où encore en prime adolescence, il parcourut maisons, rues, casernes, à la recherche d’une aide, médecin, pompiers, pour venir au secours d’une enfant malade, qui hélas ne survécut pas. Aujourd’hui ce temps retrouvé de l’acte hors du commun par la force du récit restitue l’expérience sensible du « saut qualitatif » dont est capable la spiritualité et la liberté. Car nous convenons que ce qui anime ce genre d’action et de décision est bien de l’ordre de ce qui brise l’habitude, l’obéissance, la peur de l’inconnu et du risque, ce qui fait agir la liberté en réponse à l’appel de la situation et de l’exigence profonde du moi pêrsonnel «  Là où augmente le risque, augmente aussi ce qui sauve ». ( Holderlin ) Encore faut-il faire le « saut ».

Plus tard encore, quelqu’un demande qu’on regarde de plus près un texte consacré à « l’intuition bergsonienne ». Le texte s’avère revêche. De plus il s’agit simplement d’un commentaire de Bergson. Nous décidons de voler de nos propres ailes. Pas de lecture donc, mais seulement y trouver les raisons d’un élan. Dans ce texte, il y est question, s’agissant de l’intuition, « d’expérience, sensible, temporelle, immédiate ». « Expérience »,

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c’est le « tout » de la « réalité vécue » dont on parlait plus haut. « Sensible », c’est ce qui passe par la « présence » à cette réalité, et non sa « représentation », dans le langage par exemple. « Temporelle », c’est l’immersion, « l’immanence » de la « présence » dans la « durée », c’est pour ainsi dire le « je dure », à l’image du « je pense » cartésien. « Immédiate », c’est le présent, ici et maintenant, au sens littéral, « sans médiation ». Ainsi serait « composée » la « méthode » de l’intuition. Pour aller plus loin, et comment s’y est-on pris à l’atelier, je ne sais plus, pour nous retrouver à faire l’hypothèse des troubles de la mémoire, et de 0savoir alors comment ça marche l’expérience de l’intuition pour la perception de la durée. Hegel nous avait appris de « séjourner après du négatif » pour comprendre. Maintenant il s’agit de partir du « pathologique » pour accéder au « normal » (Sur ce sujet, super lecture à faire : « le normal et le pathologique » de Georges Canguilhem, un classique !). Or, il y a une « expérience pathologique » qui a longuement intéressé Bergson, c’est la « paramnésie » ou le souvenir du présent, expérience qui nous conduit aux rapports mémoire et perception, et par là aux sources de l’intuition. C’est l’impression du « déjà vécu » exactement , identiquement, dans tous les détails et toute la tonalité de la scène, d’une séquence, qui de fait se développe dans le présent immédiat, et qui pourtant semble avoir la tonalité, le timbre, la couleur d’un souvenir. « Illusion de la reconnaissance » dit Bergson, qui correspondrait à l’annulation complète des 4 dimensions de l’intuition, le sensible de la perception est devenu mémoire, la temporalité de la succession est devenue réitération, l’immédiateté de la présence est transformée en répétition. Bergson explique alors que cette illusion se produit lorsque l’intuition permanente de la durée personnelle, qui est mouvement du tout de notre présence au monde en fonction des exigences sociales de l’action ou des aspirations de notre être, se trouve ralentie, voire immobilisée, ne serait-ce qu’un court instant, et cette illusion ne dure en effet qu’un court instant. Immobilisée par quoi ? Par une subite distraction, une « vigilance » distraite par un désintérêt à la « vie » dans la situation présente, par l’«affaiblissement » provisoire de « l’attention à la vie ». Alors, les perceptions du présent qui habituellement sont renvoyées, au fur et à mesure du mouvement de notre vie immédiate, dans le domaine de la mémoire, toute perception devenant au fur et à mesure mémoire, chaque instant, pourrait-on dire, étant à la fois perception en devenir et mémoire en processus de conservation, à ce moment du court recul de la conscience se détournant

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du cours et du sens de la vie présente, la perception n’avance plus(« rêverie ») et la mémoire déjà disponible et en cours de cette même perception se trouve adhérer à cette perception rêveuse. Alors se produit ce que l’on peut appeler et paradoxalement un « souvenir du présent ». Le moment pourtant vient assez vite, quelques secondes, où la « réalité vécue » nous rappelle à ses exigences, et la fluidité interconnectée du mécanisme perception-mémoire rétablit le flux de la « durée ».

De nombreux commentaires fusent. Mais alors, « ce n’est pas une maladie ! ». En effet. Mais il y a aussi des troubles de la mémoire très profonds, qui ne sont pas une illusion. Hélas oui ! On parle d’Alzheimer. On se demande « où se conservent les souvenirs ». Alors là, Bergson est formel. Ils se conservent nulle part ! Selon le schéma perception-mémoire évoqué plus haut, tout se conserve, mais tout n’est pas rappelé dans le souvenir. Tout se conserve ? La psychanalyse, l’interprétation des rêves, semblent en attester. Tout n’est pas rappelé ? En effet, Bergson pense que ne sont rappelés que les souvenirs utiles au présent, en fonction du mouvement même de l’adaptation à la vie présente, et sur la ligne de pointe de ce qu’il appelle « l’élan vital ». Nous reverrons sans doute cela avec le texte de la prochaine séance sur « l’évolution créatrice ». Il y aurait donc deux mémoires : la mémoire-habitude, celle qui a inscrit tout notre passé et nos apprentissages au service implicite du présent. Ah ! s’il fallait tous les jours réapprendre à lacer ses chaussures, et tant de choses devenues inconscientes qui tiennent debout notre présence au monde ! Et puis il y a la mémoire créatrice, celle qui est à l’œuvre dans l’intuition, dont la forme concrète est l’attention, l’attention à ce qui advient, et surtout aux virtualités en désir d’actualisation, toutes prêtes à faire « le saut » de la liberté, parce qu’imprévisibles. C’est la rencontre de la situation et du moi profond qui arme la décision, donnant ainsi corps et âme à la singularité de notre vie personnelle. Aussi bien, l’attention est créatrice. D’abord de mémoire : on ne se souvient bien que de ce que l’on a vécu et perçu dans l’attention précise à ce qui vient. Ensuite, créatrice de liberté, puisqu’elle garantit que l’on ne se laisse pas entrainer dans la défaillance de la faculté de rencontre et l’oubli de soi.

La suite, sûrement, avec le travail sur « l’évolution créatrice ». On avait parlé d’un « Que sais-je » extrêmement bien fait sur les concepts philo principaux. C’est « les 100 mots de la philosophie », sous la direction de Frédéric Worms, coll/ que sais-je ? A domani, camarades philosophes.

Atelier du 30 avril 2014: Kant

 Toujours dans notre réflexion sur le temps, nous avons choisi un texte de Kant, extrait de “Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique” où Kant définit l’Histoire comme une avancée due à la concurrence entre les individus, et comme la rivalité, la lutte et la guerre entre les Etats : conflits et guerres qui entraient à leur tour le progrès de l’humanité toute entière.

Extrait de la première proposition.

“Quel que soit le concept qu’on se fait, du point de vue métaphysique, de la liberté du vouloir, ses manifestations phénoménales, les actions humaines, n’en sont pas moins déterminées, exactement comme tout événement naturel, selon les lois universelles de la nature. L’histoire qui se propose de rapporter ces manifestations, malgré l’obscurité où peuvent être plongées leurs causes, fait cependant espérer qu’en considérant (dans les grandes lignes) le jeu de la liberté du vouloir humain, elle pourra y découvrir un cours régulier, et qu’ainsi, ce qui dans les sujets individuels nous frappe par sa forme embrouillée et irrégulière, pourra néanmoins être connu dans l’ensemble de l’espèce sous l’aspect d’un développement continu, bien que lent, de ses dispositions originelles. Par exemple les mariages, les naissances qui en résultent et la mort, semblent, en raison de l’énorme influence que la volonté libre des hommes a sur eux, n’être soumis à aucune règle qui permette d’en déterminer le nombre à l’avance par un calcul; et cependant les statistiques annuelles qu’on dresse dans de grands pays mettent en évidence qu’ils se produisent tout aussi bien selon les lois constantes de la nature que les incessantes variations atmosphériques, dont aucune à part ne peut se déterminer par avance mais qui dans leur ensemble ne manquent pas d’assurer la croissance des plantes, le cours des fleuves, une marche uniforme et inintérrompue. Les hommes, pris individuellement, et même des peuples entiers, ne songent guère qu’en poursuivant leurs fins particulières en conformité avec leurs désirs personnels,etsouvent au préjudice d’autrui, ils conspirent à leur insu au dessein de la nature; dessein qu’eux-mêmes ignorent, mais dont ils travaillent, comme s’ils suivaient un fil directeur, à favoriser la réalisation; le connaitraient-ils d’ailleurs qu’ils ne s’en soucieraient guère.

Considérons les hommes tendant à réaliser leurs aspirations; ils ne suivent pas simplement leur instincts comme des animaux; ils n’agissen pas non plus cependantcome des citoyens raisonnables du monde selon un plan déterminé dans ses grandes lignes. Ausi une histoire ordonnée ( comme par exemple celle des abeilles ou des castors), ne semble pas possible en ce qui les concerne. On ne peut se défendre d’une certaine humeur, quand on regarde la présentation de leurs faits et gestes sur la grande scène du monde, et quand, deci dela, à côté de quelques manifestations de sagesse pour des cas individuels, on ne voit en fin de compte dans l’ensemble qu’un tissu de folie, de vanité puérile, souvent aussi de méchanceté puérile et de soif de destruction. Si bien que, à la fin, on ne sait plus quel concept on doit se faire de notre espèce si infatuée de sa supériorité. Le philosophe ne peut tirer de là aucune indication que la suivante: puisqu’il lui est impossible de présupposer dansl’ensemble chez les hommes et dans le jeu de leur conduite le mopindre dessein raisonnable personnel , il lui faut rechercher du moins si l’on ne peut pas découvrir dans ce cours absurde des choses humaines un dessein de la nature :ceci rendrait du moins impossible, à propos de créatures qui se conduisent sans suivre de plan personnel, une histoire conforme à un plan déterminé de la nature.(….)

Extrait de la cinquième proposition

Le problème essentiel pour l’espèce humaine, celui que la nature contraint l’homme à résoudre, c’est la réalisation d’une Société civile administrant le droit de manière universelle.

(…) Une société dans laquelle la liberté soumise à des lois extérieures se trouvera liée au plus haut degré npossible à une puissance irrésistible, c’est -à- dire une organisation civile d’une équité parfaite, doit être pour l’espèce humaine la tâche suprême de la nature. Car la nature, en ce qui concerne notre espèce, ne peut atteindre ses autres desseins, qu’après avoir résolu et réalisé cette tâche. C’est la détresse qui force l’homme, d’ordonaire si épris d’une liberté sans bornes, à entrer dans un tel etat de contrainte, et, à vrai dire, c’est la pirez des détresses: à savoir, celle que les hommes s’infligent les uns aux autres, leurs inclinations, ne leur permettant pas de subsister longtemps les uns à côté des autres dans l’étatde liberté sans frein. Mais alors, dans l’enclos que représente une association civile, ces mêmes inclinations produisent précisémentpar lasuite le meilleur effet.Ainsi dans une forêt, les arbres, du fait même que chacun essaie de ravir à l’autre l’air et le soloeil sefforcent à l’envi de se dépasser les uns les autres, et par la suite, ils poussent beaux et droits. Mais au contraire, ceux qui lancent en liberté leurs branches à leur gré, à l’écart d’autres arbres, poussent rabougris, tordus et courbés. Toute culture, tout art formant une parure à l’humanité, ainsi que l’ordre social le plus beau, sont les fruits de l’insociabilité, qui est forcée par elle-même de se discipliner et d’épanouir de ce fait complètement, en s’imposant un tel artifice, les germes de la nature.

Atelier du 2 avril 2014: Kant

Dans la suite de notre réflexion sur le temps, nous avons choisi un texte de Kant, extrait de la Critique de la Raison Pure, qui pose, et fonde, le temps comme une des deux “formes à priori de la sensibilité”, le temps étant la “forme interne” à l’opposé de l’espace qui est la “forme du sens externe”. (voir texte plus tard).

Ce texte a été analysé et discuté avec Janie

Compte-rendu de Claudine.

Le texte de Kant, le temps comme forme a priori de la sensibilité, insistait :

1) sur le caractère interne du temps, et établissait une subjectivité, mais pas individuelle, une subjectivité de l’humanité, commune aux sujets humains. Cette présence interne du temps est liée à une intuition sensible,

2) sur le caractère à priori, avant toute expérience, du temps : même s’il se révèle avec. En cela, Kant s’oppose aux empiristes comme Locke et Hume, pour qui l’expérience construit, peu à peu, le temps. Une discussion nous a aidé à préciser le sens non chronologique de “avant”.

3) sur le caractère “linéaire” de l’axe-temps. Kant, comme presque tous les autres philosophes, est obligé d’utiliser la métaphore de l’espace dans la mesure où on ne peut s’empêcher de figurer le temps par une ligne.

Bien qu’assez abstrait, le passage de Kant a donné lieu à une discussion très vive où chacun racontait son expérience du temps, et les aléa de sa mémoire : impression de “déjà vu”, expérience d’arrêt du temps, de retour des moments passés et de spirale de la durée, de changement de rythme dans le vécu, etc. Et aussi “qu’est-ce que l’instant ?”‘, l’instant présent, coincé entre l’immédiat passé et le futur immédiat.

On a bien regretté de ne pas avoir pris de notes!

 

Atelier du 4 décembre 2013 (Arendt) et suivants

Mercredi 4 décembre, nous avons tenu l’atelier philo , en continuant de lire un texte présenté dans la séance précédente par François : la condition de l’homme moderne, de Hannah Arendt . C’est Claudine qui faisait hier  la présentation. les deux premier compte-rendus suivront: le premier a été fait par Claudine et Irène, le deuxième sera écrit par Janie et Eva.

Eva nous a présenté son livre ” Ceux du fond de la classe” Toute sa vie d’institutrice  rebelle, qui résiste aux autorités administratives , et très engagée, sera retracée, reprise en compte rendu par François, qui également apporte, la fois suivante des textes de Marx des Manuscrits de 1844, qui s’imposaient pour illustrer et commenter le récit d’Eva. Et le mercredi 12, un petit “atelier intermédiaire” a décrypté, en détail et ligne par ligne, une partie des textes apportés par François.

Atelier Art – Kant – Dufrenne 14 Mars 2013

1) Annonce

Salut les philartien(ne)s !

  • D’abord une annonce qui, je l’espère, ne va pas vous surprendre : le prochain atelier est reporté au 14 Mars. Plusieurs « papis-mamies » étaient enrôlés cette semaine de vacances scolaires, et ce Jeudi soir, il y a le débat avec Bernard Friot, qui réclame la présence de tou(te)s !
  • Rappel des deux dernières séances :

En prolongement du travail à partir de Michaux, deux images (en pièces jointes fichier 1), de Dubuffet et Basquiat, qui me semblent en écho avec le caractère « originaire », savamment spontané, de Michaux… et de nos « œuvres ». Si ça vous dit, cherchez la suite sur le NET… Il faudra aussi penser à signer les travaux à l’encre, pour pouvoir les insérer dans le livre de l’atelier dit « mémoire »

Après Paul Klee : en pièces jointes, les travaux faits pendant la séance (fichier 2) et, dans un deuxième dossier, ceux faits « hors séance », avec des outils différents (fichier 3).

Cette dernière série mérite, me semble-t-il, quelques commentaires : Michelle, Jean Pierre (ma sœur et son mari) et moi avons réalisé nos dessins le soir même. Michelle et moi sommes restées fidèles au parcours (moi encore plus linéaire), et celui de JP, très « Iliade et l’Odyssées », ou bateau volant, nous a « déroutées ».

Ceux de Marie (ma fille) et de son amie Ivanne, faits indépendamment l’un de l’autre, donnent à la révélation finale du texte une place centrale: toute l’aventure dans laquelle le texte nous entraîne prend « sens » à la fin, s’oriente vers le souvenir, lointain, d’un enfant malade (d’où le fond proposé par Claudine comme s’imposant pour nos travaux, en « feuille de température » )

On sent comment ce texte est entré en profonde résonance avec leur histoire personnelle et les émotions qui s’agglutinent autour.

Eva m’a apporté le sien, si rêveur et gai, et complet…

Si d’autres veulent allonger la liste, ça serait magnifique… à vos crayons et pinceaux !

Pour le compte-rendu plus « théorique » de la séance, François ou Claudine devront s’y coller, parce que je n’ai pas pris de notes… désolée !

Je vous envoie aussi les textes de Klee, au cas où… (fichier 4).

Pour la séance suivante : après consultation «  entre-soi », le triumvirat vous propose un retour réflexif sur l’activité créatrice de formes que, à certaines périodes de leur histoire, certaines civilisations appellent Art.

Ces pratiques débordent largement ce repérage sociétal, elles sont si constitutives du mode d’être-au-monde de l’humanité que les anthropologues en font le signe distinctif ultime de la présence humaine (au même titre que le langage, plus sûr encore que les outils)

Nous chercherons « le socle » de cette universalité de fait dans l’analyse de l’expérience « première », dans laquelle les petits enfants excellent (clin d’œil à Claudine qui, dans sa radio (FPP… on en parlera…), parle, très philosophiquement, de « base » et d’ « élémentaire ») : celle d’éprouver le plaisir libre, le bonheur donc, d’avoir créé, ou d’avoir rencontré de ses yeux ou/et ses oreilles, du « beau ».

Je vous propose deux textes : un de Emmanuel Kant, philosophe allemand du 18ème  siècle et un de Mikel Dufrenne, philosophe contemporain, qui s’y articule si précisément qu’il pourra nous servir de guide pour en découvrir la richesse. La rigueur de la recherche de Kant en rend l’abord difficile mais, une fois qu’on s’est « bien placés », cela en rend la compréhension bien plus aisée qu’on ne s’y attendait (un peu comme la décomposition d’un pas de danse apparemment acrobatique, mais auquel il suffit de s’abandonner pour trouver, aux bons moments, l’énergie interne qui permet de « le suivre » sans effort, librement)

Comme le temps passe et que je dois vous envoyer ce message aujourd’hui, je vous enverrai ces deux textes demain, avec quelques repères et un petit « lexique » pour en faciliter l’accès

Merci à tou(te)s du plaisir que nos échanges font surgir, entre nous et en nous-mêmes!

A bientôt

Janie

2) Extraits de textes

A/ Kant: jugement de goût in Critique de la faculté de Juger

Emmanuel Kant (philosophe allemand 1724 – 1804)

Introduction à la lecture

Entrer « par la bande » dans une œuvre comme celle de Kant, pose problème (ça me fait penser au jeu de corde des petites filles dans la cour de récré, quand il s’agissait d’entrer dans le mouvement pour sauter au rythme du tournoiement de la corde tenue par deux copines qui prenaient un malin plaisir à changer la vitesse et la hauteur du mouvement. Si on ne percevait pas bien, assez pour anticiper la position de la corde au moment d’entrer ça faisait plof !, )

L’œuvre de Kant forme un système, on est donc, quand on veut en expliquer un extrait, entrainé à expliquer « dans quoi » il s’inscrit… et on est vite pris dans un réseau de concepts qui se complexifie et nous éloigne de ce qu’on visait au départ…

Alors, pourquoi vous le proposer quand même ?

D’abord parce que c’est comme l’original dont les façons contemporaines de penser le beau et l’Art, seraient des copies (même ceux qui sont en position de rupture) de façon . Ainsi le texte de Dufrenne, par lequel on commencera.

Ensuite parce que c’est moins difficile que ça en a l’air, et que c’est un plaisir (j’espère) d’en faire l’expérience. (c’est comme un tableau de salle de classe couvert d’équations mathématiques, ça semble impénétrable… mais si on a la bonne entrée et qu’on suit le fil du raisonnement… on arrive au bout… et c’est la pied ! (si, si !) )

Je préfère donc laisser l’approche de ce texte se faire oralement, on verra où on en est après Dufrenne et jusqu’où on peut aller dans le déchiffrage de Kant

1/ Critique de la faculté de juger (1790) Vrin 1968 PP 54-55

“… en effet le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance (ni théorique ni pratique), il n’est pas fondé sur des concepts, il n’a pas non plus des concepts pour fin. L’agréable, le beau, le bon désignent donc trois relations différentes des représentations au sentiment de plaisir et de peine, en fonction duquel nous distinguons les uns des autres les objets ou les modes de représentation. Aussi bien les expressions adéquates pour désigner leur agrément propre ne sont pas identiques. Chacun appelle agréable ce qui lui FAIT PLAISIR, beau ce qui lui PLAIT simplement ; bon ce qu’il ESTIME, approuve, c’est-à-dire ce à quoi il accorde une valeur objective. L’agréable a une valeur même pour les animaux dénués de raison : la beauté n’a de valeur que pour les hommes, c’est-à-dire des êtres d’une nature animale, mais cependant raisonnables, et cela non pas seulement en tant qu’êtres raisonnables (par exemple les esprits), mais aussi en même temps en tant qu’ils ont une nature animale ; le bien en revanche a une valeur pour tout être raisonnable. Cette proposition ne pourra être complètement justifiée et éclaircie que plus tard. On peut dire qu’entre ces trois genres de satisfaction, celle du goût pour le beau est seule une satisfaction désintéressée et libre, en effet, aucun intérêt, ni des sens, ni de la raison, ne contraint l’assentiment. C’est pourquoi on pourrait dire de la satisfaction que, dans les trois cas indiqués, elle se rapporte à l’inclination à la faveur ou au respect. La FAVEUR est l’unique satisfaction libre. Un objet de l’inclination ou un objet qu’une loi de la raison impose de désirer, ne nous laissent aucune liberté d’en faire pour nous un objet de plaisir. Tout intérêt présuppose un besoin ou en produit un, et comme principe déterminant de l’assentiment, il ne laisse plus le jugement sur l’objet être libre.”

2/ Jugement esthétique

“Aussi bien le jugement s’appelle esthétique parce que son principe déterminant n’est pas un concept, mais le sentiment (du sens interne) de l’accord dans le jeu des facultés de l’esprit, dans la mesure où celui-ci ne peut qu’être senti” (Critique de la faculté de juger, Section I, Livre I, §15, p70).

“Est beau, ce qui est reconnu sans concept comme objet d’une satisfaction nécessaire” (Critique de la faculté de juger, Section I, Livre I, §22, p80).

Le jugement de goût prétend obtenir l’adhésion de tous; et celui qui déclare une chose belle estime que chacun devrait donner son assentiment à l’objet considéré et aussi le déclarer comme beau. L’obligation dans le jugement esthétique n’est ainsi exprimée que conditionnellement.

“Le jugement de goût détermine son objet (en tant que beauté) du point de vue de la satisfaction, en prétendant à l’adhésion de chacun, comme s’il était objectif” (Critique de la faculté de juger, Section I, livre II, §32, p117).

B/ Mikel Dufrenne “Le beau”

Philosophe contemporain (1910 – 1995), spécialisé dans l’esthétique

Dans Les grands problèmes de l’esthétique, Revue, 1961

“Qu’est-ce donc que le Beau ? Ce n’est pas une idée ou un modèle, c’est une qualité présente dans certains objets, toujours singuliers, qui nous sont donnés à percevoir. C’est la plénitude, immédiatement éprouvée par la perception (même si cette perception requiert un long apprentissage et une longue familiarité avec l’objet) de l’être perçu. Perception du sensible d’abord, qui s’impose avec une sorte de nécessité et décourage aussitôt toute idée de retouche. Mais aussi immanence totale d’un sens au sensible, faute de quoi l’objet serait insignifiant : tout au plus agréable, décoratif, ou amusant. L’objet beau me parle, et il n’est beau qu’à condition d’être vrai, mais que me dit-il ? Il ne s’adresse ni à l’intelligence comme l’objet conceptuel –algorithme logique ou raisonnement – , ni à la volonté pratique comme l’objet usuel – signal ou outil -, ni à l’affectivité comme l’objet agréable ou aimable : il sollicite d’abord la sensibilité, pour la ravir. Aussi le sens qu’il propose n’est-il justiciable ni d’une vérification logique, ni d’une vérification pratique ; il suffit qu’il soit éprouvé comme présent et pressant, par le sentiment. Ce sens, c’est la suggestion d’un monde, un monde qui ne peut être ni en termes de choses ni en termes d’états d’âme, mais promesse aussi bien des deux, et qui ne peut être qu’être nommé par le nom de son auteur : le monde de Mozart ou de Cézanne.

Et pourtant ce monde singulier n’est pas subjectif. Le critère de la vérité esthétique, c’est l’authenticité (…). Chaque monde singulier est un possible du monde réel.”

Guide de lecture : il y a dans ce texte un vocabulaire hérité de Kant, qui fait que certains mots sont utilisés dans un sens plus précis que dans leur usage courant… d’où ce petit guide

  • « Qualité présente dans certains objets » : à mettre en rapport avec le fait qu’ils sont « donnés à percevoir », donc on les découvre , et on « perçoit » leur beauté.
  • Singulier : individuel, unique.
  • Plénitude de l’être perçu. Si on l’analyse d’un point de vue théorique, en le comparant à d’autres, on peut repérer des qualités qui « manquent », mais la perception (visuelle ou auditive) est positivement présente.
  • Nécessité : qui ne peut pas être évité, contourné.
  • Immanence : qui est contenu dans la nature de la chose. Immanence d’un sens : par exemple on peut « sentir » la présence d’un sens dans l’audition d’une langue étrangère, contenue dans les variations de ton, le rythme des sons. Le « beau » semble aussi »parler », avoir un sens « caché », à découvrir, à « traduire » par et pour chacun.
  • Objet conceptuel : « idée », Raisonnement mathématique, logique, théorie… qui aboutit à des vérités partielles mais démontrées.
  • Volonté pratique : ce qui guide nos actions, les rend possibles (outils), leur donne sens et valeur (signal, c à d ce qui déclenche la volonté d’agir, qui nous apparaît comme un but à réaliser).
  • Affectivité : faculté d’éprouver des émotions
  • Sensibilité : faculté de percevoir, à travers nos sens.
  • Subjectif : expression de la singularité de chacun, à ses goûts, ses opinions, ses influences culturelles etc…
  • Monde : éléments qui peuvent être très divers mais semblent former un « ensemble », comme un petit univers.
  • Authenticité : expression d’une vérité dont le contraire serait mensonge, préjugé, mauvaise foi, conformisme… qui par sa sincérité, son « courage », son « intelligence », mérite d’être reçue, comprise, même par des auditeurs ou spectateurs très éloignés de son « monde » .

Bonne randonnée dans ce texte !

Atelier Paul Klee 21 Février 2013

Paul Klee Le Credo du Créateur
Claudine Romeo

 

La précédente réunion, consacrée à Michaux, emmenée sans barguigner par Janie et sa sœur Michèle, se poursuit aujourd’hui sur les « sentiers de la création » avec Paul Klee, présenté par Claudine, mis en images par tous les participant(e)s, suivant les lignes inspirées du « Credo du créateur », écrit par Paul Klee en 1920. Ainsi nous est-il proposé une fois encore de rejoindre le champ philosophique par les chemins de traverse du monde surprenant des formes, des lignes, des surfaces, et des points. Nous qui travaillons à philosopher, ce qui à priori implique la fréquentation amoureuse du concept, n’aurions – nous pas quelque raison d’être perplexes sur la direction prise ? Que nenni amis philosophes ! Ecoutons Hans Prinzhorn, cité l’autre jour à propos de son travail sur les « Expressions de la folie » : « L’impulsion à tracer des formes procède du besoin d’expression. Les mouvements expressifs ont la propriété de donner corps au psychique de telle sorte qu’il nous est donné immédiatement dans un vécu de participation. »

Michaux encore et encore

Donc, bravement, nous voici conviés à lire un nouveau texte de Michaux, pardon « à se le mettre dans l’oreille », demande Claudine, tel l’âne si cher encore une fois à notre vieux Nietzsche, pour qui il est l’animal éminemment philosophique, de par ses oreilles qu’il aurait fort développées, pour y mieux filtrer toute la « bêtise » humaine et y répondre par un ferme et définitif Hi Han, ce qui, selon l’étymologiste qu’était nôtre philosophe, signifierait «Oui-Oui cause toujours », pour moi l’âne, dans ces conditions, il vaut mieux que je n’en fasse qu’à ma tête !

Comme « L’enfant à qui on fait tenir dans sa main un morceau de craie va sur la feuille de papier tracer désordonnément des lignes encerclantes, les unes presque sur les autres.

Plein d’allant, il en fait, en refait, ne s’arrête plus. »

Ainsi débute le texte de Michaux, extrait du recueil « Déplacements Dégagements », décrivant comment débute tout geste d’expression, d’abord peut-être comme un jeu, sans règles ni raison, sinon celles de la pure jouissance (« plein d’allant ») de faire , de faire naître. Un peu plus loin, en majuscules : « Au commencement est la REPETITION ». La « répétition » acte majeur de tout travail de création, domestication , appropriation, maîtrise, recherche, perfectionnement, élévation sensible de la quantité à la qualité, passage du non-être à l’être, structure du temps , « du connu, de l’inconnu qui passe qui vient, qui est venu et va revenir ». REPETITION qui libère ? Ou aliène, « fouillis finalement » ? Ou féconde , « fouillis fourmillant » ? Genèse de la « co-naissance » du rapport au monde et du rapport au moi dans les «  Circulantes lignes de la démangeaison d’inclure (de comprendre ?de tenir ?de retenir ?) » ?

Le Credo du Créateur

Nous comprenons que si Claudine nous immerge dans ce court texte c’est pour nous préparer (« répétition ») à l’exercice du jour. Nous : Eva, Christine, Christine, Denise, Janie, Ismaîl, Claudine, Bernard, Serge, François, Nicole. L’exercice : « un petit voyage au pays de Meilleure Connaissance » selon le Credo du Créateur de Paul Klee. Brève présentation : Paul Klee, peintre attaché aux recherches du Bauhaus, Institut des arts et métiers fondé à Weimar en 1919 par Walter Gropius, est en même temps musicien et féru de sciences naturelles. Son « art conceptuel » est intimement lié à une réflexion philosophique et esthétique aigue, rassemblée pour l’essentiel dans son « Journal » et dans « Théorie de l’art moderne ».

Vient le moment de lire, chacun pour soi, à son rythme, la craie de l’enfant remplacée par la pointe du stylo. Prendre la route, sur la page, avec le guide subtil et exigeant du texte, pour une aventure graphique hantée par un tenace romantisme allemand, « étoiles », « éclair », « frère spirituel », « enfant aux bouclettes », « orage », « fureur, meurtre », « crépuscule », à nouveau « éclair », « enfant malade », « …il y a bien longtemps… » . Entre rêve et réalité, comme au sortir d’une forte fièvre… Etonnement : c’est sur du papier millimétré que nous devons tracer notre route de « nuit », c’est sur un fond de monde géométrique que nous devons dessiner notre entrée en « épaisse forêt », chercher dans le « brouillard » « là où se trouve Meilleure Connaissance » !  Certes Klee a beaucoup dessiné carrés, cercles, vecteurs, chiffres, portées musicales, il n’empêche que dans ses toiles, autant que je me souvienne, la concurrence de la couleur fait trembler la géométrie en la pliant dans l’unité du tout. Mais au diable la surprise du piège millimétré. Après tout ce fichu papier millimétré a-t’ il quelque rapport avec la « feuille de température » ? Mais non, c’est « l’éclair, c’est lui le « rappel menaçant d’une feuille de température » ! «  Contrariétés, les nerfs ! »

Chemin qui ne mène nulle part ?

Peu importe ! «  L’intuition comme fil directeur même dans le crépuscule… ». Adieu Descartes ? Pas complètement, puisque présence en esquisse d’un discours de la méthode, d’un savoir du chemin « au pays de meilleure Connaissance ». D’abord s’arracher « … du point mort, propulsion du premier acte de mobilité (ligne). » Dans l’écriture, le point est « final ». Il interrompt, conclut et déclare qu’en voilà assez. Il est vrai que cette petite « mort » déclarée du point n’est pas décision facile à prendre, et chacun sait qu’il est bien difficile de mettre fin. A toute chose, écrire, parler, aimer, veiller, vivre…Klee rappelle ici que le point de départ n’est pas simple non plus. Un vrai commencement, une rupture, un adieu, un aller sans retour, ici l’arrachement au point en devenir de ligne, sont gestes périlleux. Pas tout à fait pourtant, au contraire : « le point du jour » contient tous les possibles.

Dans ce topo, ce que Klee n’indique pas, c’est le lieu de naissance du point. Du point il dit toute la fécondité, mais rien sur le point de son apparition. Au centre, en marge, en coin, peu importe où ? Partir du bord de la feuille pour aller vers le centre ou la traversée diagonale , du « lointain » vers le « proche » selon le mouvement centripète de la main qui dessine, et voilà que sourd le malaise de l’égocentricité. Aller du centre vers la conquête des marges, et voilà que pointe la pulsion centrifuge de l’appropriation et de la domination, plus stimulante, mais est ce bien la bonne direction pour la « Meilleure Connaissance » ? « Choisir » de neutraliser les tensions en partant « arbitrairement » du centre pour monter vers la droite de la feuille, bifurquer vers le bas, longer la frontière de la page et de la table de droite à gauche, puis remonter vers le bord gauche pour finir par retourner vers le centre, malaise, chemin trop sage, vague intuition de dessiner une ballade socio-démocrate, en tous cas évidence du retour au cercle, oui mon cher Henri Michaux, comme tu as raison sur la « démangeaison d’inclure » ! Mais c’est en même temps, Michaux l’ajoute en parenthèses, le mouvement du « comprendre » : rassembler à grandes brassées les fragments du monde pour les ramener à soi dans le mystère de leur intelligibilité. Einstein l’avait dit ainsi : «  Ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible ».En tous cas la dialectique du proche et du lointain gouverne la traversée du paysage (en fait, en peinture ou en photographie) : comme lorsque le voyage, pendant tout un temps est encore présence au lieu de départ, et subitement, à un point de bascule, vire dans le souci du point d’arrivée. Ce que par exemple ne peut plus éprouver le prisonnier, qui n’a plus ni proche ni lointain, ni mémoire vivante ni projet désirant, mais la seule répétition vide du présent sans emploi. Ils l’écrivent chaque jour dans n’importe quelle cour de prison : en rond, dans le sens inverse des aiguilles de l’horloge ! Dans le déni du temps. Sauf dans « La ronde des prisonniers » de Van Gogh !

Voici quelques unes des idées qui me viennent au long de cet étrange exercice, et aussi après réflexion et relecture du « Credo », je note l’importance d’une physiologie de la méthode, à la fois une pneumatique (« arrêt pour reprendre souffle ») et un art du combat (« mouvement » et « contre-mouvement ») . Ce rythme diastole – systole, ouverture – fermeture, espace-temps, ligne – point , et même moi – autrui , (« rencontre d’un frère spirituel », « solo », à « plusieurs voix »), semble être une première indication sérieuse pour « reprendre vigueur », dans ce « parcours » grapho- existentiel, au « mouvement entravé » d’une « ligne en train de se perdre ». « Celle d’un enfant malade…il y a bien longtemps… » ?

Que l’on me pardonne ces cogitations nées du silence imposé de l’exercice.

Klee, un peintre terre à terre

Nous émergeons. Après le crapahutage incertain dans les « lignes », « taches », « touches », la pause théorique s’impose. Une voix : « Les clémentines étaient délicieuses ! ». Une autre voix : « C’est la liberté en situation ». Une troisième : »C’est un rébus à l’envers ! ». Claudine : «  C’était la pédagogie de Klee avec ses élèves … ». « Théorie del’art moderne » est un recueil d’articles. L’important pour Klee, c’est d’aimer la nature. La révéler. Donner corps et chair aux choses du monde. Aux choses. La filière Francis Ponge, « Le parti-pris des choses ». Faire apparaître leur structure, leur force, leur genèse, leur géologie, l’insistance de leur présence. Klee : « L’art ne consiste pas à rendre le visible, mais àrendrevisible ». Il ne s’agit pas de reproduire, d’imiter la nature. Il s’agit de se mettre à la place du Créateur, du Démiurge. L’artiste ne se situe pas du côté de la « Nature naturée «  (telle qu’elle est de fait déjà produite dans son objectivité), mais dans la «  Nature naturante » ( telle qu’elle est en train de se faire en mouvement et en genèse) . La Nature qui intéresse Klee, c’est celle que les Grecs appelaient la Phusis, la Physique, la Nature dans l’intériorité de son processus de production. En ce sens, Claudine aime à penser que Klee est l’artiste « terre à terre » par excellence. On pense alors à ses toiles où l’abstraction des formes ( mais tout art n’est-il pas abstrait, même le plus figuratif ?) s’aimante à la matérialité de la couleur.

Retour au « fouillis finalement »

Une voix nouvelle : « Ce qui est dit là me fait penser à Agnès Varda. » Documenteurs. L’impossibilité et la vanité de reproduire. L’important est de « grapiller » (« Les glaneurs et la glaneuse ») et de rendre compte, sans prétention, avec le plus d’exactitude, de son point de vue, de son parti-pris sur le fouillis du monde. Qu’on se rappelle du film « Sans toit, ni loi », l’errance d’une ligne de vie sans point de vue autre que le refus d’un monde sans âme.

Une autre voix : « Il y a d’autres artistes, comme le cinéaste Ozu », qui construit sa vision dans le cadre rigoureux de la verticalité et de l’horizontalité, monde habité à hauteur d’homme et selon des lignes de jeu, de force et de fuite propres au jeu d’échec.

Janie : « L’obligation de rester chez moi avec ma jambe dans le plâtre, et la chance que chez moi donne sur la rue, font que la porte, cette porte qui donne sur la rue, est devenue fictionnelle ». Par elle, j’entre et je sors en pensée, par elle, je suis en dehors du quotidien, mais elle est en même temps un pur présent par lequel le monde advient, et pas seulement celui de la rue, celui aussi de l’histoire, de mon histoire, je vois parfois 30 ans en arrière qui passent la porte. Elle est une scène d’apparitions.

Quelqu’un dit : « Elle est un théâtre ».

Un autre : « Le réel comme une promenade ».

Je pose cette phrase comme le dernier cairn repéré lors du périple de cette séance. Les amis philosophes se scindent en effet en conversations multiples auxquelles il serait bien difficile d’indiquer leur direction. J’entends qu’il y est question du « Voyage à Tunis » de Paul Klee, à lire absolument ! De Kandinsky, « Du spirituel dans l’art ». Quelqu’un observe : « La vue est le sens le plus utilisé et pourtant il est politiquement le plus aliéné ! » Une phrase lointaine sur Malevitch, « Carré blanc sur fond blanc »…

Charlotte Delbo, Prière aux vivants

Au moment de vous envoyer ce compte-rendu, je tombe sur ce poème de Charlotte Delbo ( 1913-1985) , résistante et rescapée d’Auschwitz :

Prière aux Vivants

Pour leur pardonner d’être vivants

 Je vous en supplie

faites quelque chose,

apprenez un pas,

une danse,

quelque chose qui vous justifie

qui vous donne le droit

d’être habillés de votre peau, de votre poil.

Apprenez à marcher et à rire

parce que ce serait trop bête

à la fin

que tant soient morts

et que vous viviez

sans rien faire de votre vie.

 

La prochaine séance, le jeudi 14 mars, toujours à la Casa Janie, retour à la philosophie pure avec la question du jugement de goût et l’idée du Beau selon Emmanuel Kant. Là, plus question de musarder, il s’agira, camarades philosophes, de travailler le concept au compas et à l’équerre. Où nous retrouverons la difficile et douloureuse synthèse de notre double appartenance à la sphère de la nature et à celle de la liberté. Et cette fois c’est Janie le chef d’atelier. A toute. Bien philosophiquement.

François.

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Textes de référence de la séance :

Henri Michaux Déplacements dégagements

Paul Klee Théorie de l’art moderne

Le voyage à Tunis

Journal

V. Kandinsky Du spirituel dans l’art

F. Ponge Le parti pris des choses

C.Delbo Une connaissance inutile

Atelier Epicure 17 janvier 2013

Épicure à Ménécée, salut.


Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. (…) Le jeune homme et le vieillard doivent donc philosopher l’un et l’autre, celui-ci pour rajeunir au contact du bien, en se remémorant les jours agréables du passé; celui-là afin d’être, quoique jeune, tranquille comme un ancien en face de l’avenir. (…)

Rappelle-toi que l’avenir n’est ni à nous ni pourtant tout à fait hors de nos prises, de telle sorte que nous ne devons ni compter sur lui comme s’il devait sûrement arriver, ni nous interdire toute espérance, comme s’il était sûr qu’il dût ne pas être.



Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquillité du corps, les autres pour la vie même. Et en effet une théorie non erronée des désirs doit rapporter tout choix et toute aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là la perfection même de la vie heureuse. (…)

C’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. (…) Mais, précisément parce que le plaisir est le bien primitif et conforme à notre nature, nous ne recherchons pas tout plaisir, et il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup de plaisirs, savoir lorsqu’ils doivent avoir pour suite des peines qui les surpassent ; et, d’autre part, il a des douleurs que nous estimons valoir mieux que des plaisirs, savoir lorsque, après avoir longtemps supporté les douleurs, il doit résulter de là pour nous un plaisir qui les surpasse. (…)

C’est un grand bien à notre avis que de se suffire à soi-même, non qu’il faille toujours vivre de peu, mais afin que si l’abondance nous manque, nous sachions nous contenter du peu que nous aurons, bien persuadés que ceux-là jouissent le plus vivement de l’opulence qui ont le moins besoin d’elle, (…) Quand donc nous disons que le plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs voluptueux et inquiets, ni de ceux qui consistent dans les jouissances déréglées, ainsi que l’écrivent des gens qui ignorent notre doctrine, ou qui la combattent et la prennent dans un mauvais sens. (…) Car ce n’est pas une suite ininterrompue de jours passés à boire et à manger, ce n’est pas la jouissance des jeunes garçons et des femmes, ce n’est pas la saveur des poissons et des autres mets que porte une table somptueuse, ce n’est pas tout cela qui engendre la vie heureuse, mais c’est le raisonnement vigilant, capable de trouver en toute circonstance les motifs de ce qu’il faut choisir et de ce qu’il faut éviter, et de rejeter les vaines opinions d’où provient le plus grand trouble des âmes.

Atelier du 17 janvier 2013

A propos d’un passage de la « Lettre à Ménécée » d’Epicure (341-271 av JC) : depuis (in & 127) « …Et il faut se remémorer que l’avenir ne nous appartient pas sans nous être absolument étranger… » jusqu’à ( in § 130) « …Car à certains moments nous faisons usage du bien comme s’il était un mal, et inversement du mal comme s’il était un bien. »

 

Le choix de la « lettre à Ménécée » par Claudine qui prend en charge la présentation et l’interprétation, avant la discussion, répond indirectement à une critique faite à une rencontre précédente par un des participants que « la philosophie lui paraît bien éloignée de la vie et de la pratique », faisant ainsi un lointain écho à ce que souhaitait déjà Descartes, de pouvoir trouver en elle de quoi « marcher avec plus d’assurance dans cette vie », ou plus près de nous à tous égards Marx, qui remarquait ironiquement que « jusqu’à maintenant la philosophie n’a fait qu’interpréter le monde, maintenant il s’agit de le transformer » ?

 

Figurez-vous qu’à l’aube de la philosophie chez les Grecs anciens, c’est déjà exactement la préoccupation d’Epicure, et de beaucoup d’autres . Comprendre la complexité de la vie pour y gagner la maitrise de soi ( les Stoïciens) . Découvrir de quelle puissance créatrice et langagière est fait l’être humain pour entrer en mouvement réussi dans la vie de la Cité (les Sophistes). Travailler de manière aux extrêmes la quête de la vérité afin d’éprouver les limites que tout homme doit se reconnaître sous peine de sombrer dans l’illusion de la toute puissance (les Sceptiques). Apprendre sur le terrain, par exemple dans les expériences de l’Amour ou dans la fréquentation des vérités mathématiques, que la raison d’être de tout ce qui est se trouve hors de portée et ne peut prétendre à son intelligibilité que par un long voyage vers les Intelligibles, principes du monde sensible, parcours en quoi consiste la philosophie même (les Platoniciens). Construire un passage à l’action raisonnable et volontaire par l’archivage de tous les possibles, la connaissance exacte de tous les obstacles, ces philosophes à leur tour posent pour l’histoire à venir les bases d’une action pédagogique, technique et politique sur le monde, dans la société (les Aristotéliciens)…Et puis que de penseurs originaux, originaires, poètes, visionnaires, Héraclite, Empédocle, Démocrite à qui Epicure doit beaucoup dans sa conception atomique de la nature ( quand même Démocrite quelle vision extraordinaire d’avoir l’intuition que sous le multiple des formes sensibles du monde apparent, il y a le un de l’atome, le réel réduit à une structure commune)… Et puis il y a aussi ceux qui déjà ne croient en rien, se moquent des donneurs de leçons, refusent avant l’heure tout progrès, dénoncent toute forme de pouvoir, se livrent à des happenings obscènes sur la place publique, somment les philosophes de prouver d’où ils tiennent tout ce qu’ils prétendent savoir, les empereurs et tyrans de quel droit ils peuvent imposer qu’un homme en commande un autre(les Cyniques) …Quand Epicure arrive, ces fleuves de pensée ont déjà irrigué la Grèce antique et le bassin méditerranéen, et Claudine rappelle que c’est dans un pays très développé par rapport à tous les autres de son pourtour ( l’ouvrier égyptien, dit-elle, est dans le même rapport inégal de travail et de salaire qu’aujourd’hui l’ouvrier français et le paysan du tiers-monde) qu’Epicure va inscrire sa philosophie éthique, pratique de la liberté, de l’indépendance personnelle, par l’autosuffisance. Entre parenthèse, rien à voir avec la poursuite effrénée des plaisirs grossiers dont l’histoire affublera longtemps et à tort Epicure et l’épicurisme.

 

Claudine insiste au départ pour resituer Epicure dans la veine d’inspiration matérialiste, en particulier celle de Démocrite. L’être humain n’est pas séparé de la Nature, tout en lui , corps et âme, est matière en dernière instance, c’est à dire atome, « qui ne se voit pas », et, pourrait–on ajouter, étymologiquement pour la Grecs, l’unité infinitésimale du réel qui ne peut plus être divisée. Dès lors la place primordiale y est attribuée au corps comme mode de connaissance et de relation au monde. La sensation est première : «  …nous nous servons de la sensation comme d’une règle pour apprécier tout bien qui s’offre. » S’il en est ainsi, comment ne pas en déduire que tout être est comme pris dans une mécanique universelle où il sera impossible d’y inscrire l’indépendance et l’autonomie dont Epicure fait pourtant le cœur de sa philosophie du plaisir( hédonisme) et du bonheur(eudémonisme) . Eh bien Epicure imagine une « liberté » propre aux atomes, un mouvement à la fois très déterminé mais imprévisible qui leur est propre, qu’il appelle « clinamen », ou « déclinaison », un mixte de « nécessité déterminée » et d’ »imprévisibilité », vision qui anticipe les théories contemporaines de la microphysique. Ainsi Epicure se dégage t il de la conception platonicienne des Idées qui se représente le monde et la vie humaine comme de pâles copies d’un monde Intelligible hors du sensible, tout comme il se libère de la métaphysique aristotélicienne qui a recours à un Premier moteur pour lancer le mouvement du réel. Pour Epicure, le monde tel qu’il se présente à nos sens est tout ce qu’il est ( ainsi la mort n’est rien et ne doit pas nous préoccuper), quant à Dieu, aux Dieux, ils ont d’autres soucis qu’à s’occuper des hommes, et leur intention à notre égard, si elle existe, est inconnaissable  ( il n’y a donc point à les redouter, ni à obéir aux fictions que la foule à tendance à imaginer à leur sujet, « suppositions fausses » dit la « lettre à Ménécée »).

 

Avant d’entrer dans la lecture du passage de la « lettre » choisi par Claudine, et qui s’intéresse au désir et au plaisir comme guides en vue de l’ « ataraxie », l’absence d’agitation et de soucis, puis de l’autonomie , solution du bonheur, il est utile de résumer les étapes précédentes. Dans un 1er temps, Epicure fait un éloge de la connaissance autodidacte : il n’y a point d’âge pour philosopher. Chaque circonstance de la vie, pour un jeune comme pour un vieux, est matière à philosopher. Chaque situation, pour le matérialiste qu’il est, est occasion à ne pas laisser passer d’apprendre et de se perfectionner : «  …cela pratique le, à cela exerce toi, en saisissant distinctement que ce sont là les éléments du bien-vivre. » Le deuxième remède, en vue de guérir la douleur de vivre, nous l’avons dit plus haut, c’est de pourchasser les illusions, et la plus constante d’entre elles, la superstition : « …l’impie n’est pas celui qui supprime les dieux de la multitude, mais celui qui attache aux dieux les opinions de la multitude. » Le 3ème « pharmakos » (remède en grec) pour jouir de la beauté de vivre, c’est de régler la question de la peur de la mort. Dans sa rigoureuse simplicité, le raisonnement d’Epicure touche juste : « …la mort est privation de sensation. Il s’ensuit qu’une connaissance correcte du fait que la mort, avec nous, n’a aucun rapport, permet de jouir du caractère mortel de la vie, puisqu’elle ne nous impose pas un temps inaccessible, mais au contraire retire le désir de l’immortalité ». Ce n’est ici qu’un argument parmi bien d’autres qu’Epicure propose pour contrer l’angoisse de la disparition. Le 4ème remède : si la vie est mouvement au rythme du désir, aussi faudra t il éclaircir rigoureusement parmi les diverses sortes de désirs, ceux qui conduisent au plaisir, dans la durée, et ceux qui enchainent à la répétition de la douleur, bien que tout plaisir ne soit pas à rechercher, ni toute douleur à éviter.

 

La lecture de Claudine fait apparaître quelques grandes lignes de force. La question du désir humain, selon Epicure, s’inscrit dans la durée et dans la recherche du possible. C’est pourquoi il sera fécond s’il cherche à satisfaire de vrais besoins et s’éloigne de ceux qui sont difficiles , vains, à combler ( richesse, pouvoir, gloire) . Ainsi l’évaluation des choix de vie selon la « Lettre à Ménécée » dégagera une priorité peu discutable accordée à tout ce qui pourra contribuer à « se suffire à soi-même », autrement dit se contenter de peu par une heureuse sobriété qui n’a évidemment rien à voir avec le « serrage de ceinture » (c’est moi qui traduit les propos de Claudine) d’une politique d’austérité telle qu’un système d’abondance et de gaspillage comme le nôtre l’impose aujourd’hui.

 

 

Assez vite, place est alors laissée aux questions des uns et des autres. Epicure ne peut il pas être taxé d’individualisme dans le « se suffire à soi-même » ? Ou encore, peut-on vraiment être heureux tout seul ? Non, en d’autres textes Epicure insiste beaucoup, comme la plupart des philosophes de l’époque, sur l’importance de l’Amitié dans la construction du bonheur, car l’amitié selon eux veut l’égalité et la liberté de l’autre ( Aristote , les Stoiciens ont beaucoup écrit là dessus).

 

 

Epicure a t il écrit d’autres textes, et son importance a t elle été réelle dans l’histoire de la philo ? Réponse : il a écrit des centaines de traités, tous perdus. On n’a conservé que trois textes, grâce à l’historien biographe Diogène Laërce qui a transmis les 3 lettres à Hérodote, Pythoclès et Ménécée, plus des « Maximes » et les « Sentences vaticanes ». Sa présence dans l’influence et le débat philosophique reste cependant constante, surtout par le véhicule du philosophe latin Lucrèce qui reprend Epicure dans « De natura rerum » ( de la nature des choses).

 

 

Comment la sensation peut-elle être la forme la plus pertinente de notre connaissance du monde ? « toute connaissance vient de la sensation » dit en effet Epicure. C’est incontestable, et le travail de l’art qui donne priorité à la perception et au sentir pourra renforcer la position d’Epicure, tellement par l’art nous savons bien toucher au cœur du réel bien plus sûrement et profondément qu’avec la raison. Mais l’on pourra toujours objecter que s’il est vrai que la sensation est au commencement de la connaissance, toute connaissance ne s’y réduit pas , et même doit rompre avec elle pour se construire. Toute l’histoire de la science en atteste. Revenir encore à Descartes : « les sens nous trompent ».

 

 

De quoi Epicure est-il mort ? Sait-on quelle fut son attitude face à la mort ? Epicure est mort à 71 ans, en 270 avant JC. On dit qu’il avait des maux de ventre et de reins, et qu’il a du mourir de la « maladie de la pierre », calculs rénaux si je ne m’abuse. Il souffrit horriblement, mais resta digne jusqu’à la fin, après une vie calme, les longues dernières années à la campagne, enseignant dans un Jardin potager qui donne son nom à son « Ecole », les philosophes du Jardin, suivant un régime végétarien, ne détestant pas cependant un verre de vin ou un bout de fromage de temps en temps. Marié, on ne sait rien ou peu de son épouse, comme ce fut souvent le cas pour les philosophes mariés, qui à vrai dire furent peu nombreux.( ?)

 

 

Epicure semble dire qu’on peut arriver à maitriser les conditions de son bonheur. Comment ne pas prendre en compte toutes les conditions qui nous échappent ? Le bonheur ou le malheur des autres ne sont ils pas déterminants sur ma propre recherche du bonheur ? Et les catastrophes naturelles, Et les guerres ? etc Réponse : Epicure avait pressenti le problème, en particulier s’agissant des catastrophes naturelles. Sa réponse est proche du stoïcisme : dans tout ce qui arrive, il y a ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Pour ce qui dépend de nous, dans la mesure du possible il faut travailler à prévenir, orienter, voire se mettre à l’abri. Pour tout ce qui ne dépend pas de nous, l’essentiel est de ne pas ajouter notre angoisse à l’imprévisibilité de l’événement incontrôlable. Surtout être attentif à l’avènement du moment opportun.

 

 

Epicure accorde beaucoup d’importance à la physique. Ce lien très fort chez lui entre la physique et la philosophie suggère quel rapport entre les deux disciplines ? Une réponse : les scientifiques sont comme naturellement portés à philosopher sur leur recherche et leurs résultats. Il est vrai qu’historiquement Thalès, le premier « philosophe » attesté au sens strict, était géomètre. La philo nait de la science. D’un autre côté, progressivement, les Sages, plutôt visionnaires et poètes, sont saisis par la nécessité de se confronter au savoir issu de l’expérience scientifique, celle des astronomes, des physiciens, des mathématiciens, qui les convoquent à une première description de la carte du monde et de l’univers. Il n’y a guère que la figure de Socrate, qui n’a rien écrit, mais dit beaucoup, qui construit sa pratique philosophique sur l’entretien illimité avec ses semblables. (Tout ceci dit dans un raccourci qui représente surtout mes notes prises au moment de cette discussion).

 

 

Retour à l’individuel et au collectif. Ne faut il pas distinguer entre besoin et désir ? Et les besoins ne sont ils pas d’ordre collectif, définis socialement ? Ainsi la démarche d’Epicure n’est elle pas vouée à l’échec, car cela voudrait dire, si on le suit, qu’en faisant du plaisir le guide pour le bonheur, via la satisfaction des désirs et des besoins, on ne fait finalement, croyant être heureux, que suivre simplement le programme de bonheur que nous dicte notre société de consommation ? Bonjour le vœu d’autosuffisance et la proclamation d’indépendance ! Réponse : très juste, c’est pourquoi le texte d’Epicure, qui ne se situe pas en « société de consommation », prévoit malgré tout une démarche qu’on appellerait aujourd’hui de « décroissance », d’ascèse progressive, faisant de la pauvreté des moyens et des biens le « capital » à exploiter « souverainement ». Et il y a aujourd’hui toute une génération qui n’a pas forcément lu Epicure qui s’engage dans cette direction. Cela dit, il sera toujours difficile de convaincre la majorité que le bonheur ne consiste pas à répondre à « l’obligation «  d’être heureux comme la propagande de masse et la norme publicitaire ne cessent de nous y convier.

 

 

Une dernière question porte sur la place de la douleur dans la philosophie du plaisir, puisque la « Lettre à Ménécée » insiste sur le fait que le plaisir provient d’un travail sur la douleur et son évitement, sa suppression. Ce serait une réflexion à mener. Peut-être dans nos séances futures aurons-nous l’occasion de la retrouver. Et aussi un moyen de sortir de la philosophie occidentale pour aller vers d’autres aires de grande philosophie, comme l’Inde( influence sur les Grecs antiques) , la Chine etc…

 

 

 

Compte rendu fait par François (certains passages vont au delà du strict compte-rendu et comportent des remarques qui viennent en cheminant… qu’il me soit pardonné d’avance) .

 

A lire : Jean Brun « Epicure et les épicuriens » Paris PUH 1991

Epicure «  Lettres, maximes, sentences » livre de poche 1994