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Atelier Art – Kant – Dufrenne 14 Mars 2013

1) Annonce

Salut les philartien(ne)s !

  • D’abord une annonce qui, je l’espère, ne va pas vous surprendre : le prochain atelier est reporté au 14 Mars. Plusieurs « papis-mamies » étaient enrôlés cette semaine de vacances scolaires, et ce Jeudi soir, il y a le débat avec Bernard Friot, qui réclame la présence de tou(te)s !
  • Rappel des deux dernières séances :

En prolongement du travail à partir de Michaux, deux images (en pièces jointes fichier 1), de Dubuffet et Basquiat, qui me semblent en écho avec le caractère « originaire », savamment spontané, de Michaux… et de nos « œuvres ». Si ça vous dit, cherchez la suite sur le NET… Il faudra aussi penser à signer les travaux à l’encre, pour pouvoir les insérer dans le livre de l’atelier dit « mémoire »

Après Paul Klee : en pièces jointes, les travaux faits pendant la séance (fichier 2) et, dans un deuxième dossier, ceux faits « hors séance », avec des outils différents (fichier 3).

Cette dernière série mérite, me semble-t-il, quelques commentaires : Michelle, Jean Pierre (ma sœur et son mari) et moi avons réalisé nos dessins le soir même. Michelle et moi sommes restées fidèles au parcours (moi encore plus linéaire), et celui de JP, très « Iliade et l’Odyssées », ou bateau volant, nous a « déroutées ».

Ceux de Marie (ma fille) et de son amie Ivanne, faits indépendamment l’un de l’autre, donnent à la révélation finale du texte une place centrale: toute l’aventure dans laquelle le texte nous entraîne prend « sens » à la fin, s’oriente vers le souvenir, lointain, d’un enfant malade (d’où le fond proposé par Claudine comme s’imposant pour nos travaux, en « feuille de température » )

On sent comment ce texte est entré en profonde résonance avec leur histoire personnelle et les émotions qui s’agglutinent autour.

Eva m’a apporté le sien, si rêveur et gai, et complet…

Si d’autres veulent allonger la liste, ça serait magnifique… à vos crayons et pinceaux !

Pour le compte-rendu plus « théorique » de la séance, François ou Claudine devront s’y coller, parce que je n’ai pas pris de notes… désolée !

Je vous envoie aussi les textes de Klee, au cas où… (fichier 4).

Pour la séance suivante : après consultation «  entre-soi », le triumvirat vous propose un retour réflexif sur l’activité créatrice de formes que, à certaines périodes de leur histoire, certaines civilisations appellent Art.

Ces pratiques débordent largement ce repérage sociétal, elles sont si constitutives du mode d’être-au-monde de l’humanité que les anthropologues en font le signe distinctif ultime de la présence humaine (au même titre que le langage, plus sûr encore que les outils)

Nous chercherons « le socle » de cette universalité de fait dans l’analyse de l’expérience « première », dans laquelle les petits enfants excellent (clin d’œil à Claudine qui, dans sa radio (FPP… on en parlera…), parle, très philosophiquement, de « base » et d’ « élémentaire ») : celle d’éprouver le plaisir libre, le bonheur donc, d’avoir créé, ou d’avoir rencontré de ses yeux ou/et ses oreilles, du « beau ».

Je vous propose deux textes : un de Emmanuel Kant, philosophe allemand du 18ème  siècle et un de Mikel Dufrenne, philosophe contemporain, qui s’y articule si précisément qu’il pourra nous servir de guide pour en découvrir la richesse. La rigueur de la recherche de Kant en rend l’abord difficile mais, une fois qu’on s’est « bien placés », cela en rend la compréhension bien plus aisée qu’on ne s’y attendait (un peu comme la décomposition d’un pas de danse apparemment acrobatique, mais auquel il suffit de s’abandonner pour trouver, aux bons moments, l’énergie interne qui permet de « le suivre » sans effort, librement)

Comme le temps passe et que je dois vous envoyer ce message aujourd’hui, je vous enverrai ces deux textes demain, avec quelques repères et un petit « lexique » pour en faciliter l’accès

Merci à tou(te)s du plaisir que nos échanges font surgir, entre nous et en nous-mêmes!

A bientôt

Janie

2) Extraits de textes

A/ Kant: jugement de goût in Critique de la faculté de Juger

Emmanuel Kant (philosophe allemand 1724 – 1804)

Introduction à la lecture

Entrer « par la bande » dans une œuvre comme celle de Kant, pose problème (ça me fait penser au jeu de corde des petites filles dans la cour de récré, quand il s’agissait d’entrer dans le mouvement pour sauter au rythme du tournoiement de la corde tenue par deux copines qui prenaient un malin plaisir à changer la vitesse et la hauteur du mouvement. Si on ne percevait pas bien, assez pour anticiper la position de la corde au moment d’entrer ça faisait plof !, )

L’œuvre de Kant forme un système, on est donc, quand on veut en expliquer un extrait, entrainé à expliquer « dans quoi » il s’inscrit… et on est vite pris dans un réseau de concepts qui se complexifie et nous éloigne de ce qu’on visait au départ…

Alors, pourquoi vous le proposer quand même ?

D’abord parce que c’est comme l’original dont les façons contemporaines de penser le beau et l’Art, seraient des copies (même ceux qui sont en position de rupture) de façon . Ainsi le texte de Dufrenne, par lequel on commencera.

Ensuite parce que c’est moins difficile que ça en a l’air, et que c’est un plaisir (j’espère) d’en faire l’expérience. (c’est comme un tableau de salle de classe couvert d’équations mathématiques, ça semble impénétrable… mais si on a la bonne entrée et qu’on suit le fil du raisonnement… on arrive au bout… et c’est la pied ! (si, si !) )

Je préfère donc laisser l’approche de ce texte se faire oralement, on verra où on en est après Dufrenne et jusqu’où on peut aller dans le déchiffrage de Kant

1/ Critique de la faculté de juger (1790) Vrin 1968 PP 54-55

“… en effet le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance (ni théorique ni pratique), il n’est pas fondé sur des concepts, il n’a pas non plus des concepts pour fin. L’agréable, le beau, le bon désignent donc trois relations différentes des représentations au sentiment de plaisir et de peine, en fonction duquel nous distinguons les uns des autres les objets ou les modes de représentation. Aussi bien les expressions adéquates pour désigner leur agrément propre ne sont pas identiques. Chacun appelle agréable ce qui lui FAIT PLAISIR, beau ce qui lui PLAIT simplement ; bon ce qu’il ESTIME, approuve, c’est-à-dire ce à quoi il accorde une valeur objective. L’agréable a une valeur même pour les animaux dénués de raison : la beauté n’a de valeur que pour les hommes, c’est-à-dire des êtres d’une nature animale, mais cependant raisonnables, et cela non pas seulement en tant qu’êtres raisonnables (par exemple les esprits), mais aussi en même temps en tant qu’ils ont une nature animale ; le bien en revanche a une valeur pour tout être raisonnable. Cette proposition ne pourra être complètement justifiée et éclaircie que plus tard. On peut dire qu’entre ces trois genres de satisfaction, celle du goût pour le beau est seule une satisfaction désintéressée et libre, en effet, aucun intérêt, ni des sens, ni de la raison, ne contraint l’assentiment. C’est pourquoi on pourrait dire de la satisfaction que, dans les trois cas indiqués, elle se rapporte à l’inclination à la faveur ou au respect. La FAVEUR est l’unique satisfaction libre. Un objet de l’inclination ou un objet qu’une loi de la raison impose de désirer, ne nous laissent aucune liberté d’en faire pour nous un objet de plaisir. Tout intérêt présuppose un besoin ou en produit un, et comme principe déterminant de l’assentiment, il ne laisse plus le jugement sur l’objet être libre.”

2/ Jugement esthétique

“Aussi bien le jugement s’appelle esthétique parce que son principe déterminant n’est pas un concept, mais le sentiment (du sens interne) de l’accord dans le jeu des facultés de l’esprit, dans la mesure où celui-ci ne peut qu’être senti” (Critique de la faculté de juger, Section I, Livre I, §15, p70).

“Est beau, ce qui est reconnu sans concept comme objet d’une satisfaction nécessaire” (Critique de la faculté de juger, Section I, Livre I, §22, p80).

Le jugement de goût prétend obtenir l’adhésion de tous; et celui qui déclare une chose belle estime que chacun devrait donner son assentiment à l’objet considéré et aussi le déclarer comme beau. L’obligation dans le jugement esthétique n’est ainsi exprimée que conditionnellement.

“Le jugement de goût détermine son objet (en tant que beauté) du point de vue de la satisfaction, en prétendant à l’adhésion de chacun, comme s’il était objectif” (Critique de la faculté de juger, Section I, livre II, §32, p117).

B/ Mikel Dufrenne “Le beau”

Philosophe contemporain (1910 – 1995), spécialisé dans l’esthétique

Dans Les grands problèmes de l’esthétique, Revue, 1961

“Qu’est-ce donc que le Beau ? Ce n’est pas une idée ou un modèle, c’est une qualité présente dans certains objets, toujours singuliers, qui nous sont donnés à percevoir. C’est la plénitude, immédiatement éprouvée par la perception (même si cette perception requiert un long apprentissage et une longue familiarité avec l’objet) de l’être perçu. Perception du sensible d’abord, qui s’impose avec une sorte de nécessité et décourage aussitôt toute idée de retouche. Mais aussi immanence totale d’un sens au sensible, faute de quoi l’objet serait insignifiant : tout au plus agréable, décoratif, ou amusant. L’objet beau me parle, et il n’est beau qu’à condition d’être vrai, mais que me dit-il ? Il ne s’adresse ni à l’intelligence comme l’objet conceptuel –algorithme logique ou raisonnement – , ni à la volonté pratique comme l’objet usuel – signal ou outil -, ni à l’affectivité comme l’objet agréable ou aimable : il sollicite d’abord la sensibilité, pour la ravir. Aussi le sens qu’il propose n’est-il justiciable ni d’une vérification logique, ni d’une vérification pratique ; il suffit qu’il soit éprouvé comme présent et pressant, par le sentiment. Ce sens, c’est la suggestion d’un monde, un monde qui ne peut être ni en termes de choses ni en termes d’états d’âme, mais promesse aussi bien des deux, et qui ne peut être qu’être nommé par le nom de son auteur : le monde de Mozart ou de Cézanne.

Et pourtant ce monde singulier n’est pas subjectif. Le critère de la vérité esthétique, c’est l’authenticité (…). Chaque monde singulier est un possible du monde réel.”

Guide de lecture : il y a dans ce texte un vocabulaire hérité de Kant, qui fait que certains mots sont utilisés dans un sens plus précis que dans leur usage courant… d’où ce petit guide

  • « Qualité présente dans certains objets » : à mettre en rapport avec le fait qu’ils sont « donnés à percevoir », donc on les découvre , et on « perçoit » leur beauté.
  • Singulier : individuel, unique.
  • Plénitude de l’être perçu. Si on l’analyse d’un point de vue théorique, en le comparant à d’autres, on peut repérer des qualités qui « manquent », mais la perception (visuelle ou auditive) est positivement présente.
  • Nécessité : qui ne peut pas être évité, contourné.
  • Immanence : qui est contenu dans la nature de la chose. Immanence d’un sens : par exemple on peut « sentir » la présence d’un sens dans l’audition d’une langue étrangère, contenue dans les variations de ton, le rythme des sons. Le « beau » semble aussi »parler », avoir un sens « caché », à découvrir, à « traduire » par et pour chacun.
  • Objet conceptuel : « idée », Raisonnement mathématique, logique, théorie… qui aboutit à des vérités partielles mais démontrées.
  • Volonté pratique : ce qui guide nos actions, les rend possibles (outils), leur donne sens et valeur (signal, c à d ce qui déclenche la volonté d’agir, qui nous apparaît comme un but à réaliser).
  • Affectivité : faculté d’éprouver des émotions
  • Sensibilité : faculté de percevoir, à travers nos sens.
  • Subjectif : expression de la singularité de chacun, à ses goûts, ses opinions, ses influences culturelles etc…
  • Monde : éléments qui peuvent être très divers mais semblent former un « ensemble », comme un petit univers.
  • Authenticité : expression d’une vérité dont le contraire serait mensonge, préjugé, mauvaise foi, conformisme… qui par sa sincérité, son « courage », son « intelligence », mérite d’être reçue, comprise, même par des auditeurs ou spectateurs très éloignés de son « monde » .

Bonne randonnée dans ce texte !

Atelier Paul Klee 21 Février 2013

Paul Klee Le Credo du Créateur
Claudine Romeo

 

La précédente réunion, consacrée à Michaux, emmenée sans barguigner par Janie et sa sœur Michèle, se poursuit aujourd’hui sur les « sentiers de la création » avec Paul Klee, présenté par Claudine, mis en images par tous les participant(e)s, suivant les lignes inspirées du « Credo du créateur », écrit par Paul Klee en 1920. Ainsi nous est-il proposé une fois encore de rejoindre le champ philosophique par les chemins de traverse du monde surprenant des formes, des lignes, des surfaces, et des points. Nous qui travaillons à philosopher, ce qui à priori implique la fréquentation amoureuse du concept, n’aurions – nous pas quelque raison d’être perplexes sur la direction prise ? Que nenni amis philosophes ! Ecoutons Hans Prinzhorn, cité l’autre jour à propos de son travail sur les « Expressions de la folie » : « L’impulsion à tracer des formes procède du besoin d’expression. Les mouvements expressifs ont la propriété de donner corps au psychique de telle sorte qu’il nous est donné immédiatement dans un vécu de participation. »

Michaux encore et encore

Donc, bravement, nous voici conviés à lire un nouveau texte de Michaux, pardon « à se le mettre dans l’oreille », demande Claudine, tel l’âne si cher encore une fois à notre vieux Nietzsche, pour qui il est l’animal éminemment philosophique, de par ses oreilles qu’il aurait fort développées, pour y mieux filtrer toute la « bêtise » humaine et y répondre par un ferme et définitif Hi Han, ce qui, selon l’étymologiste qu’était nôtre philosophe, signifierait «Oui-Oui cause toujours », pour moi l’âne, dans ces conditions, il vaut mieux que je n’en fasse qu’à ma tête !

Comme « L’enfant à qui on fait tenir dans sa main un morceau de craie va sur la feuille de papier tracer désordonnément des lignes encerclantes, les unes presque sur les autres.

Plein d’allant, il en fait, en refait, ne s’arrête plus. »

Ainsi débute le texte de Michaux, extrait du recueil « Déplacements Dégagements », décrivant comment débute tout geste d’expression, d’abord peut-être comme un jeu, sans règles ni raison, sinon celles de la pure jouissance (« plein d’allant ») de faire , de faire naître. Un peu plus loin, en majuscules : « Au commencement est la REPETITION ». La « répétition » acte majeur de tout travail de création, domestication , appropriation, maîtrise, recherche, perfectionnement, élévation sensible de la quantité à la qualité, passage du non-être à l’être, structure du temps , « du connu, de l’inconnu qui passe qui vient, qui est venu et va revenir ». REPETITION qui libère ? Ou aliène, « fouillis finalement » ? Ou féconde , « fouillis fourmillant » ? Genèse de la « co-naissance » du rapport au monde et du rapport au moi dans les «  Circulantes lignes de la démangeaison d’inclure (de comprendre ?de tenir ?de retenir ?) » ?

Le Credo du Créateur

Nous comprenons que si Claudine nous immerge dans ce court texte c’est pour nous préparer (« répétition ») à l’exercice du jour. Nous : Eva, Christine, Christine, Denise, Janie, Ismaîl, Claudine, Bernard, Serge, François, Nicole. L’exercice : « un petit voyage au pays de Meilleure Connaissance » selon le Credo du Créateur de Paul Klee. Brève présentation : Paul Klee, peintre attaché aux recherches du Bauhaus, Institut des arts et métiers fondé à Weimar en 1919 par Walter Gropius, est en même temps musicien et féru de sciences naturelles. Son « art conceptuel » est intimement lié à une réflexion philosophique et esthétique aigue, rassemblée pour l’essentiel dans son « Journal » et dans « Théorie de l’art moderne ».

Vient le moment de lire, chacun pour soi, à son rythme, la craie de l’enfant remplacée par la pointe du stylo. Prendre la route, sur la page, avec le guide subtil et exigeant du texte, pour une aventure graphique hantée par un tenace romantisme allemand, « étoiles », « éclair », « frère spirituel », « enfant aux bouclettes », « orage », « fureur, meurtre », « crépuscule », à nouveau « éclair », « enfant malade », « …il y a bien longtemps… » . Entre rêve et réalité, comme au sortir d’une forte fièvre… Etonnement : c’est sur du papier millimétré que nous devons tracer notre route de « nuit », c’est sur un fond de monde géométrique que nous devons dessiner notre entrée en « épaisse forêt », chercher dans le « brouillard » « là où se trouve Meilleure Connaissance » !  Certes Klee a beaucoup dessiné carrés, cercles, vecteurs, chiffres, portées musicales, il n’empêche que dans ses toiles, autant que je me souvienne, la concurrence de la couleur fait trembler la géométrie en la pliant dans l’unité du tout. Mais au diable la surprise du piège millimétré. Après tout ce fichu papier millimétré a-t’ il quelque rapport avec la « feuille de température » ? Mais non, c’est « l’éclair, c’est lui le « rappel menaçant d’une feuille de température » ! «  Contrariétés, les nerfs ! »

Chemin qui ne mène nulle part ?

Peu importe ! «  L’intuition comme fil directeur même dans le crépuscule… ». Adieu Descartes ? Pas complètement, puisque présence en esquisse d’un discours de la méthode, d’un savoir du chemin « au pays de meilleure Connaissance ». D’abord s’arracher « … du point mort, propulsion du premier acte de mobilité (ligne). » Dans l’écriture, le point est « final ». Il interrompt, conclut et déclare qu’en voilà assez. Il est vrai que cette petite « mort » déclarée du point n’est pas décision facile à prendre, et chacun sait qu’il est bien difficile de mettre fin. A toute chose, écrire, parler, aimer, veiller, vivre…Klee rappelle ici que le point de départ n’est pas simple non plus. Un vrai commencement, une rupture, un adieu, un aller sans retour, ici l’arrachement au point en devenir de ligne, sont gestes périlleux. Pas tout à fait pourtant, au contraire : « le point du jour » contient tous les possibles.

Dans ce topo, ce que Klee n’indique pas, c’est le lieu de naissance du point. Du point il dit toute la fécondité, mais rien sur le point de son apparition. Au centre, en marge, en coin, peu importe où ? Partir du bord de la feuille pour aller vers le centre ou la traversée diagonale , du « lointain » vers le « proche » selon le mouvement centripète de la main qui dessine, et voilà que sourd le malaise de l’égocentricité. Aller du centre vers la conquête des marges, et voilà que pointe la pulsion centrifuge de l’appropriation et de la domination, plus stimulante, mais est ce bien la bonne direction pour la « Meilleure Connaissance » ? « Choisir » de neutraliser les tensions en partant « arbitrairement » du centre pour monter vers la droite de la feuille, bifurquer vers le bas, longer la frontière de la page et de la table de droite à gauche, puis remonter vers le bord gauche pour finir par retourner vers le centre, malaise, chemin trop sage, vague intuition de dessiner une ballade socio-démocrate, en tous cas évidence du retour au cercle, oui mon cher Henri Michaux, comme tu as raison sur la « démangeaison d’inclure » ! Mais c’est en même temps, Michaux l’ajoute en parenthèses, le mouvement du « comprendre » : rassembler à grandes brassées les fragments du monde pour les ramener à soi dans le mystère de leur intelligibilité. Einstein l’avait dit ainsi : «  Ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible ».En tous cas la dialectique du proche et du lointain gouverne la traversée du paysage (en fait, en peinture ou en photographie) : comme lorsque le voyage, pendant tout un temps est encore présence au lieu de départ, et subitement, à un point de bascule, vire dans le souci du point d’arrivée. Ce que par exemple ne peut plus éprouver le prisonnier, qui n’a plus ni proche ni lointain, ni mémoire vivante ni projet désirant, mais la seule répétition vide du présent sans emploi. Ils l’écrivent chaque jour dans n’importe quelle cour de prison : en rond, dans le sens inverse des aiguilles de l’horloge ! Dans le déni du temps. Sauf dans « La ronde des prisonniers » de Van Gogh !

Voici quelques unes des idées qui me viennent au long de cet étrange exercice, et aussi après réflexion et relecture du « Credo », je note l’importance d’une physiologie de la méthode, à la fois une pneumatique (« arrêt pour reprendre souffle ») et un art du combat (« mouvement » et « contre-mouvement ») . Ce rythme diastole – systole, ouverture – fermeture, espace-temps, ligne – point , et même moi – autrui , (« rencontre d’un frère spirituel », « solo », à « plusieurs voix »), semble être une première indication sérieuse pour « reprendre vigueur », dans ce « parcours » grapho- existentiel, au « mouvement entravé » d’une « ligne en train de se perdre ». « Celle d’un enfant malade…il y a bien longtemps… » ?

Que l’on me pardonne ces cogitations nées du silence imposé de l’exercice.

Klee, un peintre terre à terre

Nous émergeons. Après le crapahutage incertain dans les « lignes », « taches », « touches », la pause théorique s’impose. Une voix : « Les clémentines étaient délicieuses ! ». Une autre voix : « C’est la liberté en situation ». Une troisième : »C’est un rébus à l’envers ! ». Claudine : «  C’était la pédagogie de Klee avec ses élèves … ». « Théorie del’art moderne » est un recueil d’articles. L’important pour Klee, c’est d’aimer la nature. La révéler. Donner corps et chair aux choses du monde. Aux choses. La filière Francis Ponge, « Le parti-pris des choses ». Faire apparaître leur structure, leur force, leur genèse, leur géologie, l’insistance de leur présence. Klee : « L’art ne consiste pas à rendre le visible, mais àrendrevisible ». Il ne s’agit pas de reproduire, d’imiter la nature. Il s’agit de se mettre à la place du Créateur, du Démiurge. L’artiste ne se situe pas du côté de la « Nature naturée «  (telle qu’elle est de fait déjà produite dans son objectivité), mais dans la «  Nature naturante » ( telle qu’elle est en train de se faire en mouvement et en genèse) . La Nature qui intéresse Klee, c’est celle que les Grecs appelaient la Phusis, la Physique, la Nature dans l’intériorité de son processus de production. En ce sens, Claudine aime à penser que Klee est l’artiste « terre à terre » par excellence. On pense alors à ses toiles où l’abstraction des formes ( mais tout art n’est-il pas abstrait, même le plus figuratif ?) s’aimante à la matérialité de la couleur.

Retour au « fouillis finalement »

Une voix nouvelle : « Ce qui est dit là me fait penser à Agnès Varda. » Documenteurs. L’impossibilité et la vanité de reproduire. L’important est de « grapiller » (« Les glaneurs et la glaneuse ») et de rendre compte, sans prétention, avec le plus d’exactitude, de son point de vue, de son parti-pris sur le fouillis du monde. Qu’on se rappelle du film « Sans toit, ni loi », l’errance d’une ligne de vie sans point de vue autre que le refus d’un monde sans âme.

Une autre voix : « Il y a d’autres artistes, comme le cinéaste Ozu », qui construit sa vision dans le cadre rigoureux de la verticalité et de l’horizontalité, monde habité à hauteur d’homme et selon des lignes de jeu, de force et de fuite propres au jeu d’échec.

Janie : « L’obligation de rester chez moi avec ma jambe dans le plâtre, et la chance que chez moi donne sur la rue, font que la porte, cette porte qui donne sur la rue, est devenue fictionnelle ». Par elle, j’entre et je sors en pensée, par elle, je suis en dehors du quotidien, mais elle est en même temps un pur présent par lequel le monde advient, et pas seulement celui de la rue, celui aussi de l’histoire, de mon histoire, je vois parfois 30 ans en arrière qui passent la porte. Elle est une scène d’apparitions.

Quelqu’un dit : « Elle est un théâtre ».

Un autre : « Le réel comme une promenade ».

Je pose cette phrase comme le dernier cairn repéré lors du périple de cette séance. Les amis philosophes se scindent en effet en conversations multiples auxquelles il serait bien difficile d’indiquer leur direction. J’entends qu’il y est question du « Voyage à Tunis » de Paul Klee, à lire absolument ! De Kandinsky, « Du spirituel dans l’art ». Quelqu’un observe : « La vue est le sens le plus utilisé et pourtant il est politiquement le plus aliéné ! » Une phrase lointaine sur Malevitch, « Carré blanc sur fond blanc »…

Charlotte Delbo, Prière aux vivants

Au moment de vous envoyer ce compte-rendu, je tombe sur ce poème de Charlotte Delbo ( 1913-1985) , résistante et rescapée d’Auschwitz :

Prière aux Vivants

Pour leur pardonner d’être vivants

 Je vous en supplie

faites quelque chose,

apprenez un pas,

une danse,

quelque chose qui vous justifie

qui vous donne le droit

d’être habillés de votre peau, de votre poil.

Apprenez à marcher et à rire

parce que ce serait trop bête

à la fin

que tant soient morts

et que vous viviez

sans rien faire de votre vie.

 

La prochaine séance, le jeudi 14 mars, toujours à la Casa Janie, retour à la philosophie pure avec la question du jugement de goût et l’idée du Beau selon Emmanuel Kant. Là, plus question de musarder, il s’agira, camarades philosophes, de travailler le concept au compas et à l’équerre. Où nous retrouverons la difficile et douloureuse synthèse de notre double appartenance à la sphère de la nature et à celle de la liberté. Et cette fois c’est Janie le chef d’atelier. A toute. Bien philosophiquement.

François.

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Textes de référence de la séance :

Henri Michaux Déplacements dégagements

Paul Klee Théorie de l’art moderne

Le voyage à Tunis

Journal

V. Kandinsky Du spirituel dans l’art

F. Ponge Le parti pris des choses

C.Delbo Une connaissance inutile

Atelier Epicure 17 janvier 2013

Épicure à Ménécée, salut.


Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. (…) Le jeune homme et le vieillard doivent donc philosopher l’un et l’autre, celui-ci pour rajeunir au contact du bien, en se remémorant les jours agréables du passé; celui-là afin d’être, quoique jeune, tranquille comme un ancien en face de l’avenir. (…)

Rappelle-toi que l’avenir n’est ni à nous ni pourtant tout à fait hors de nos prises, de telle sorte que nous ne devons ni compter sur lui comme s’il devait sûrement arriver, ni nous interdire toute espérance, comme s’il était sûr qu’il dût ne pas être.



Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquillité du corps, les autres pour la vie même. Et en effet une théorie non erronée des désirs doit rapporter tout choix et toute aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là la perfection même de la vie heureuse. (…)

C’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. (…) Mais, précisément parce que le plaisir est le bien primitif et conforme à notre nature, nous ne recherchons pas tout plaisir, et il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup de plaisirs, savoir lorsqu’ils doivent avoir pour suite des peines qui les surpassent ; et, d’autre part, il a des douleurs que nous estimons valoir mieux que des plaisirs, savoir lorsque, après avoir longtemps supporté les douleurs, il doit résulter de là pour nous un plaisir qui les surpasse. (…)

C’est un grand bien à notre avis que de se suffire à soi-même, non qu’il faille toujours vivre de peu, mais afin que si l’abondance nous manque, nous sachions nous contenter du peu que nous aurons, bien persuadés que ceux-là jouissent le plus vivement de l’opulence qui ont le moins besoin d’elle, (…) Quand donc nous disons que le plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs voluptueux et inquiets, ni de ceux qui consistent dans les jouissances déréglées, ainsi que l’écrivent des gens qui ignorent notre doctrine, ou qui la combattent et la prennent dans un mauvais sens. (…) Car ce n’est pas une suite ininterrompue de jours passés à boire et à manger, ce n’est pas la jouissance des jeunes garçons et des femmes, ce n’est pas la saveur des poissons et des autres mets que porte une table somptueuse, ce n’est pas tout cela qui engendre la vie heureuse, mais c’est le raisonnement vigilant, capable de trouver en toute circonstance les motifs de ce qu’il faut choisir et de ce qu’il faut éviter, et de rejeter les vaines opinions d’où provient le plus grand trouble des âmes.

Atelier du 17 janvier 2013

A propos d’un passage de la « Lettre à Ménécée » d’Epicure (341-271 av JC) : depuis (in & 127) « …Et il faut se remémorer que l’avenir ne nous appartient pas sans nous être absolument étranger… » jusqu’à ( in § 130) « …Car à certains moments nous faisons usage du bien comme s’il était un mal, et inversement du mal comme s’il était un bien. »

 

Le choix de la « lettre à Ménécée » par Claudine qui prend en charge la présentation et l’interprétation, avant la discussion, répond indirectement à une critique faite à une rencontre précédente par un des participants que « la philosophie lui paraît bien éloignée de la vie et de la pratique », faisant ainsi un lointain écho à ce que souhaitait déjà Descartes, de pouvoir trouver en elle de quoi « marcher avec plus d’assurance dans cette vie », ou plus près de nous à tous égards Marx, qui remarquait ironiquement que « jusqu’à maintenant la philosophie n’a fait qu’interpréter le monde, maintenant il s’agit de le transformer » ?

 

Figurez-vous qu’à l’aube de la philosophie chez les Grecs anciens, c’est déjà exactement la préoccupation d’Epicure, et de beaucoup d’autres . Comprendre la complexité de la vie pour y gagner la maitrise de soi ( les Stoïciens) . Découvrir de quelle puissance créatrice et langagière est fait l’être humain pour entrer en mouvement réussi dans la vie de la Cité (les Sophistes). Travailler de manière aux extrêmes la quête de la vérité afin d’éprouver les limites que tout homme doit se reconnaître sous peine de sombrer dans l’illusion de la toute puissance (les Sceptiques). Apprendre sur le terrain, par exemple dans les expériences de l’Amour ou dans la fréquentation des vérités mathématiques, que la raison d’être de tout ce qui est se trouve hors de portée et ne peut prétendre à son intelligibilité que par un long voyage vers les Intelligibles, principes du monde sensible, parcours en quoi consiste la philosophie même (les Platoniciens). Construire un passage à l’action raisonnable et volontaire par l’archivage de tous les possibles, la connaissance exacte de tous les obstacles, ces philosophes à leur tour posent pour l’histoire à venir les bases d’une action pédagogique, technique et politique sur le monde, dans la société (les Aristotéliciens)…Et puis que de penseurs originaux, originaires, poètes, visionnaires, Héraclite, Empédocle, Démocrite à qui Epicure doit beaucoup dans sa conception atomique de la nature ( quand même Démocrite quelle vision extraordinaire d’avoir l’intuition que sous le multiple des formes sensibles du monde apparent, il y a le un de l’atome, le réel réduit à une structure commune)… Et puis il y a aussi ceux qui déjà ne croient en rien, se moquent des donneurs de leçons, refusent avant l’heure tout progrès, dénoncent toute forme de pouvoir, se livrent à des happenings obscènes sur la place publique, somment les philosophes de prouver d’où ils tiennent tout ce qu’ils prétendent savoir, les empereurs et tyrans de quel droit ils peuvent imposer qu’un homme en commande un autre(les Cyniques) …Quand Epicure arrive, ces fleuves de pensée ont déjà irrigué la Grèce antique et le bassin méditerranéen, et Claudine rappelle que c’est dans un pays très développé par rapport à tous les autres de son pourtour ( l’ouvrier égyptien, dit-elle, est dans le même rapport inégal de travail et de salaire qu’aujourd’hui l’ouvrier français et le paysan du tiers-monde) qu’Epicure va inscrire sa philosophie éthique, pratique de la liberté, de l’indépendance personnelle, par l’autosuffisance. Entre parenthèse, rien à voir avec la poursuite effrénée des plaisirs grossiers dont l’histoire affublera longtemps et à tort Epicure et l’épicurisme.

 

Claudine insiste au départ pour resituer Epicure dans la veine d’inspiration matérialiste, en particulier celle de Démocrite. L’être humain n’est pas séparé de la Nature, tout en lui , corps et âme, est matière en dernière instance, c’est à dire atome, « qui ne se voit pas », et, pourrait–on ajouter, étymologiquement pour la Grecs, l’unité infinitésimale du réel qui ne peut plus être divisée. Dès lors la place primordiale y est attribuée au corps comme mode de connaissance et de relation au monde. La sensation est première : «  …nous nous servons de la sensation comme d’une règle pour apprécier tout bien qui s’offre. » S’il en est ainsi, comment ne pas en déduire que tout être est comme pris dans une mécanique universelle où il sera impossible d’y inscrire l’indépendance et l’autonomie dont Epicure fait pourtant le cœur de sa philosophie du plaisir( hédonisme) et du bonheur(eudémonisme) . Eh bien Epicure imagine une « liberté » propre aux atomes, un mouvement à la fois très déterminé mais imprévisible qui leur est propre, qu’il appelle « clinamen », ou « déclinaison », un mixte de « nécessité déterminée » et d’ »imprévisibilité », vision qui anticipe les théories contemporaines de la microphysique. Ainsi Epicure se dégage t il de la conception platonicienne des Idées qui se représente le monde et la vie humaine comme de pâles copies d’un monde Intelligible hors du sensible, tout comme il se libère de la métaphysique aristotélicienne qui a recours à un Premier moteur pour lancer le mouvement du réel. Pour Epicure, le monde tel qu’il se présente à nos sens est tout ce qu’il est ( ainsi la mort n’est rien et ne doit pas nous préoccuper), quant à Dieu, aux Dieux, ils ont d’autres soucis qu’à s’occuper des hommes, et leur intention à notre égard, si elle existe, est inconnaissable  ( il n’y a donc point à les redouter, ni à obéir aux fictions que la foule à tendance à imaginer à leur sujet, « suppositions fausses » dit la « lettre à Ménécée »).

 

Avant d’entrer dans la lecture du passage de la « lettre » choisi par Claudine, et qui s’intéresse au désir et au plaisir comme guides en vue de l’ « ataraxie », l’absence d’agitation et de soucis, puis de l’autonomie , solution du bonheur, il est utile de résumer les étapes précédentes. Dans un 1er temps, Epicure fait un éloge de la connaissance autodidacte : il n’y a point d’âge pour philosopher. Chaque circonstance de la vie, pour un jeune comme pour un vieux, est matière à philosopher. Chaque situation, pour le matérialiste qu’il est, est occasion à ne pas laisser passer d’apprendre et de se perfectionner : «  …cela pratique le, à cela exerce toi, en saisissant distinctement que ce sont là les éléments du bien-vivre. » Le deuxième remède, en vue de guérir la douleur de vivre, nous l’avons dit plus haut, c’est de pourchasser les illusions, et la plus constante d’entre elles, la superstition : « …l’impie n’est pas celui qui supprime les dieux de la multitude, mais celui qui attache aux dieux les opinions de la multitude. » Le 3ème « pharmakos » (remède en grec) pour jouir de la beauté de vivre, c’est de régler la question de la peur de la mort. Dans sa rigoureuse simplicité, le raisonnement d’Epicure touche juste : « …la mort est privation de sensation. Il s’ensuit qu’une connaissance correcte du fait que la mort, avec nous, n’a aucun rapport, permet de jouir du caractère mortel de la vie, puisqu’elle ne nous impose pas un temps inaccessible, mais au contraire retire le désir de l’immortalité ». Ce n’est ici qu’un argument parmi bien d’autres qu’Epicure propose pour contrer l’angoisse de la disparition. Le 4ème remède : si la vie est mouvement au rythme du désir, aussi faudra t il éclaircir rigoureusement parmi les diverses sortes de désirs, ceux qui conduisent au plaisir, dans la durée, et ceux qui enchainent à la répétition de la douleur, bien que tout plaisir ne soit pas à rechercher, ni toute douleur à éviter.

 

La lecture de Claudine fait apparaître quelques grandes lignes de force. La question du désir humain, selon Epicure, s’inscrit dans la durée et dans la recherche du possible. C’est pourquoi il sera fécond s’il cherche à satisfaire de vrais besoins et s’éloigne de ceux qui sont difficiles , vains, à combler ( richesse, pouvoir, gloire) . Ainsi l’évaluation des choix de vie selon la « Lettre à Ménécée » dégagera une priorité peu discutable accordée à tout ce qui pourra contribuer à « se suffire à soi-même », autrement dit se contenter de peu par une heureuse sobriété qui n’a évidemment rien à voir avec le « serrage de ceinture » (c’est moi qui traduit les propos de Claudine) d’une politique d’austérité telle qu’un système d’abondance et de gaspillage comme le nôtre l’impose aujourd’hui.

 

 

Assez vite, place est alors laissée aux questions des uns et des autres. Epicure ne peut il pas être taxé d’individualisme dans le « se suffire à soi-même » ? Ou encore, peut-on vraiment être heureux tout seul ? Non, en d’autres textes Epicure insiste beaucoup, comme la plupart des philosophes de l’époque, sur l’importance de l’Amitié dans la construction du bonheur, car l’amitié selon eux veut l’égalité et la liberté de l’autre ( Aristote , les Stoiciens ont beaucoup écrit là dessus).

 

 

Epicure a t il écrit d’autres textes, et son importance a t elle été réelle dans l’histoire de la philo ? Réponse : il a écrit des centaines de traités, tous perdus. On n’a conservé que trois textes, grâce à l’historien biographe Diogène Laërce qui a transmis les 3 lettres à Hérodote, Pythoclès et Ménécée, plus des « Maximes » et les « Sentences vaticanes ». Sa présence dans l’influence et le débat philosophique reste cependant constante, surtout par le véhicule du philosophe latin Lucrèce qui reprend Epicure dans « De natura rerum » ( de la nature des choses).

 

 

Comment la sensation peut-elle être la forme la plus pertinente de notre connaissance du monde ? « toute connaissance vient de la sensation » dit en effet Epicure. C’est incontestable, et le travail de l’art qui donne priorité à la perception et au sentir pourra renforcer la position d’Epicure, tellement par l’art nous savons bien toucher au cœur du réel bien plus sûrement et profondément qu’avec la raison. Mais l’on pourra toujours objecter que s’il est vrai que la sensation est au commencement de la connaissance, toute connaissance ne s’y réduit pas , et même doit rompre avec elle pour se construire. Toute l’histoire de la science en atteste. Revenir encore à Descartes : « les sens nous trompent ».

 

 

De quoi Epicure est-il mort ? Sait-on quelle fut son attitude face à la mort ? Epicure est mort à 71 ans, en 270 avant JC. On dit qu’il avait des maux de ventre et de reins, et qu’il a du mourir de la « maladie de la pierre », calculs rénaux si je ne m’abuse. Il souffrit horriblement, mais resta digne jusqu’à la fin, après une vie calme, les longues dernières années à la campagne, enseignant dans un Jardin potager qui donne son nom à son « Ecole », les philosophes du Jardin, suivant un régime végétarien, ne détestant pas cependant un verre de vin ou un bout de fromage de temps en temps. Marié, on ne sait rien ou peu de son épouse, comme ce fut souvent le cas pour les philosophes mariés, qui à vrai dire furent peu nombreux.( ?)

 

 

Epicure semble dire qu’on peut arriver à maitriser les conditions de son bonheur. Comment ne pas prendre en compte toutes les conditions qui nous échappent ? Le bonheur ou le malheur des autres ne sont ils pas déterminants sur ma propre recherche du bonheur ? Et les catastrophes naturelles, Et les guerres ? etc Réponse : Epicure avait pressenti le problème, en particulier s’agissant des catastrophes naturelles. Sa réponse est proche du stoïcisme : dans tout ce qui arrive, il y a ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Pour ce qui dépend de nous, dans la mesure du possible il faut travailler à prévenir, orienter, voire se mettre à l’abri. Pour tout ce qui ne dépend pas de nous, l’essentiel est de ne pas ajouter notre angoisse à l’imprévisibilité de l’événement incontrôlable. Surtout être attentif à l’avènement du moment opportun.

 

 

Epicure accorde beaucoup d’importance à la physique. Ce lien très fort chez lui entre la physique et la philosophie suggère quel rapport entre les deux disciplines ? Une réponse : les scientifiques sont comme naturellement portés à philosopher sur leur recherche et leurs résultats. Il est vrai qu’historiquement Thalès, le premier « philosophe » attesté au sens strict, était géomètre. La philo nait de la science. D’un autre côté, progressivement, les Sages, plutôt visionnaires et poètes, sont saisis par la nécessité de se confronter au savoir issu de l’expérience scientifique, celle des astronomes, des physiciens, des mathématiciens, qui les convoquent à une première description de la carte du monde et de l’univers. Il n’y a guère que la figure de Socrate, qui n’a rien écrit, mais dit beaucoup, qui construit sa pratique philosophique sur l’entretien illimité avec ses semblables. (Tout ceci dit dans un raccourci qui représente surtout mes notes prises au moment de cette discussion).

 

 

Retour à l’individuel et au collectif. Ne faut il pas distinguer entre besoin et désir ? Et les besoins ne sont ils pas d’ordre collectif, définis socialement ? Ainsi la démarche d’Epicure n’est elle pas vouée à l’échec, car cela voudrait dire, si on le suit, qu’en faisant du plaisir le guide pour le bonheur, via la satisfaction des désirs et des besoins, on ne fait finalement, croyant être heureux, que suivre simplement le programme de bonheur que nous dicte notre société de consommation ? Bonjour le vœu d’autosuffisance et la proclamation d’indépendance ! Réponse : très juste, c’est pourquoi le texte d’Epicure, qui ne se situe pas en « société de consommation », prévoit malgré tout une démarche qu’on appellerait aujourd’hui de « décroissance », d’ascèse progressive, faisant de la pauvreté des moyens et des biens le « capital » à exploiter « souverainement ». Et il y a aujourd’hui toute une génération qui n’a pas forcément lu Epicure qui s’engage dans cette direction. Cela dit, il sera toujours difficile de convaincre la majorité que le bonheur ne consiste pas à répondre à « l’obligation «  d’être heureux comme la propagande de masse et la norme publicitaire ne cessent de nous y convier.

 

 

Une dernière question porte sur la place de la douleur dans la philosophie du plaisir, puisque la « Lettre à Ménécée » insiste sur le fait que le plaisir provient d’un travail sur la douleur et son évitement, sa suppression. Ce serait une réflexion à mener. Peut-être dans nos séances futures aurons-nous l’occasion de la retrouver. Et aussi un moyen de sortir de la philosophie occidentale pour aller vers d’autres aires de grande philosophie, comme l’Inde( influence sur les Grecs antiques) , la Chine etc…

 

 

 

Compte rendu fait par François (certains passages vont au delà du strict compte-rendu et comportent des remarques qui viennent en cheminant… qu’il me soit pardonné d’avance) .

 

A lire : Jean Brun « Epicure et les épicuriens » Paris PUH 1991

Epicure «  Lettres, maximes, sentences » livre de poche 1994

«L’efficacité symbolique» Levi Strauss

« L’efficacité symbolique » in l’Anthropologie Structurale,
Levi Strauss

Bonjour à vous. Pour ce 29 novembre, un texte de Claude Levi Strauss a été proposé par Janie, qui devrait nous permettre de poursuivre la réflexion entamée à propos de Descartes sur le rôle du doute dans la pensée, sur les « sens » qui nous trompent et la « raison » qui nous guide », sur la confiance dans la « pensée » comme expérience du « sujet », radicalement distincte du « corps » , mécanisme, matière, « étendue », « objet »… il y aurait évidemment beaucoup à dire encore dans nos séances, beaucoup à nuancer et complexifier si l’on voulait entrer avec plus de rigueur dans la réflexion de Descartes… il n’empêche, ce 29 novembre, la proposition de Janie nous embarque dans une toute autre constellation de pensée et de vision du monde, celle des Amérindiens d’Amazonie telle qu’elle a été étudiée sur le terrain et sous le regard perspicace de Levi Strauss. Il est rappelé que Levi Strauss appartient à une configuration des savoirs au 20ème siècle qu’on a regroupé sous le terme de « structuralisme », histoire de dire au minimum la référence à deux « à priori » de la « recherche » :
1) que tout ce qui concerne la « réalité humaine » ne peut se comprendre par une soi-disant « nature humaine », qui en serait le fondement unique, permanent, incontournable, du style, « que voulez-vous, on n’y peut rien, c’est la nature humaine ! » mais qu’il faut comprendre l’humanité comme existence produite et reproduite de manière changeante (c’est une « histoire ») , selon des modèles de comportement et de pensée « transpassant » et dépassant chaque « sujet » particulier (ce sont des « cultures », dans des transformations qui ne laissent rien au hasard et fonctionnent selon des contraintes et des « déterminismes » que l’on doit pouvoir mettre au jour (ce sont des « structures » qui se produisent et s’engendrent à la manière du langage). Même s’il ne s’est jamais présenté comme « structuraliste », Michel Foucault dans « Les mots et les choses » (à lire) décrit avec génie le paysage de cette nouvelle forme d’approche de la condition humaine et de l’histoire de la pensée.
2) le second « postulat » du structuralisme est qu’en effet, tout est langage, de la plus simple bactérie, jusqu’aux comportements humains les plus sophistiqués, « ça parle » et ça « communique ». On passe ainsi d’une logique de l’identité à une logique de la relation et de la différence (c’est une intuition première si l‘on en croit le texte de la Genèse qui dit tout assurément qu’« au Commencement était le Verbe » !). Plus platement terrien, le « structuralisme » part de l’intuition qu’en ce qui concerne « l’homme » , tout est « parlant », tout fait « signe », tout a un « sens », même le « non-sens » ( encore Foucault, « le non-sens de la conscience est le sens de l’inconscient », dans sa préface à « Le rêve et l’existence » de Ludwig Binswanger). Ainsi, tout est à écouter, lire et interpréter. Les pratiques culinaires, les techniques du corps, le registre des émotions, l’imaginaire, l’inconscient même font système et sont « structurés » en « discours », pas au même titre, mais avec autant de valeur signifiante que les grands systèmes philosophiques. Ainsi, le « corps parle », a t il été dit plusieurs fois à cette séance du 29 novembre. Descartes dépassé ! Et c’est ce langage du corps qu’il nous a été donné d’écouter à travers le « Mythe » raconté et rapidement interprété en conclusion par Levi Strauss dans son texte.

Certes, à cette séance, nous ne sommes pas entrés dans la lecture précise et réfléchie du texte. Long et complexe, il eût fallu beaucoup plus de temps. Janie en a fait un résumé à grandes enjambées : il s’agit d’un « mythe », un texte « magico-religieux » dit Levi Strauss, réservé pour aider à un « accouchement difficile », ce qui est exceptionnel car selon Levi Strauss les femmes indigènes d’Amérique du Sud accouchent plus « aisément que ce n’est le cas dans nos sociétés ». Cette remarque est pour un certain nombre d’entre nous pour le moins surprenante ! (A discuter peut-être). Ce texte décrit l’accouchement et le prend en charge selon une « méthodologie » qui est aux « antipodes » de la nôtre. (Tout « mythe » a 4 fonctions au moins, ce qui apparaît nettement dans ce récit : il explique (l’origine, la cause), il fait agir (il montre, ouvre la voie), il fait croire (à la tradition, à l’éternel retour des mêmes situations, de tous temps), il cautionne la magie (comme aujourd’hui, la science cautionne la technique).

On retrouve ces 4 fonctions dans le récit. Janie résume en racontant comment, par le pouvoir de la « parole », celui des « gestes rituels » qui s’en inspirent, « l’esprit », « l’âme » (« Purba perdu ») de la « malade » (c’est un accouchement difficile), peut comprendre ce qui la travaille( un « détournement par l’âme » de l’utérus de toutes les autres « âmes » des différentes parties du corps »), et en comprenant ce décrochage, peut se libérer de ces « contradictions psychiques », en parvenant à donner un sens à sa douleur, ce qui est quand même, remarquons le, au fondement de toute interrogation philosophique radicale. Il s’agit donc bien, en même temps que d’une entreprise médico/magico/psychologique, tout aussi bien, pour nous, d’une expérience philosophique.

La discussion s’oriente sur la notion d’« efficacité symbolique » qui fait le titre du texte de Levi-Strauss. Je ne pourrais dire ici qui a dit quoi. Je retranscris simplement, sans souci d’ordonnancement logique des propos, les remarques qui fusent à ce sujet. L’efficacité symbolique tient au fait que « la société est structurée comme un langage »/ « Ce qui me frappe, dans ce texte, c’est que tous les sens collaborent à la réussite du processus, sauf le toucher »/ « la parole est peut-être la forme la plus ordinaire et la plus puissante du toucher »/ « il y a efficacité symbolique parce que tout le monde y croit, il y a pression sociale, le doute est impossible »/ « il est remarquable de voir comment Levi Strauss regarde de près pour construire son interprétation »/ « faut-il ne plus penser pour regarder vraiment ? Descartes, qui pense, ne regarde t-il pas aussi de près ? »/ « Il n’y a pas à distinguer entre penser et regarder, toute observation est pensée »/ « Oui, la perception est construction, on peut voir cela très bien analysé chez Sartre, par exemple au début de « la Nausée »/ « La perception, c’est la preuve »/ « Ce qui compte pour l’individu, n’est ce pas le collectif ? L’idée de Levi-Strauss est que la pensée n’est pas séparée du corps, et que l’individu est lié aux autres »/ « La persuasion, c’est aussi l’espoir. C’est le témoignage des survivants des camps d’extermination nazis (Primo Levi, Robert Antelme…). Ceux qui ont continué à penser, méditer, parler, fait un travail intellectuel, récité des poèmes, des romans, le dictionnaire, le tableau périodique des éléments (Primo Levi) sont revenus »/ « aujourd’hui l’efficacité symbolique on la trouve plus prosaïquement en politique, dans l’engagement »/ « Il serait intéressant de se demander pourquoi dans l’histoire c’est la pensée occidentale qui a pris le dessus, je pense à Aristote par exemple »/ « tout ce qui peut nous faire réfléchir est bienvenu »…On conçoit facilement que chacune de ces remarques mériterait un long développement, entre nous, ou par écrit, selon le désir de chacun…

Comme convenu nous nous arrêtons ¼ d’heure avant la fin de la séance pour décider du contenu de la prochaine séance, ce jeudi 13 décembre. On pourrait approfondir tout ce qui a été engagé dans les précédentes séances. Janie dit sa passion pour Sartre. J’en profite pour rappeler que Sartre a écrit une super préface à un livre fondamental pour notre temps : « Les damnés de la terre » de Frantz Fanon. Ca tombe bien, Christine nous signale le lendemain un film sur Frantz Fanon à la mairie du 10ème. Nous ne manquerons pas d’interviewer les heureux qui y sont allés.

Pour ce jeudi, nous décidons de faire une « pause», en philosophant sur la « Dispute », ayant fait remarquer un jour, alors qu’un léger nuage porteur d’orage planait sur notre groupe qu’il n’y avait pas d’inquiétude à avoir puisque la dispute (jusqu’à un certain point) est la forme élémentaire du dialogue philosophique.