«L’efficacité symbolique» Levi Strauss

« L’efficacité symbolique » in l’Anthropologie Structurale,
Levi Strauss

Bonjour à vous. Pour ce 29 novembre, un texte de Claude Levi Strauss a été proposé par Janie, qui devrait nous permettre de poursuivre la réflexion entamée à propos de Descartes sur le rôle du doute dans la pensée, sur les « sens » qui nous trompent et la « raison » qui nous guide », sur la confiance dans la « pensée » comme expérience du « sujet », radicalement distincte du « corps » , mécanisme, matière, « étendue », « objet »… il y aurait évidemment beaucoup à dire encore dans nos séances, beaucoup à nuancer et complexifier si l’on voulait entrer avec plus de rigueur dans la réflexion de Descartes… il n’empêche, ce 29 novembre, la proposition de Janie nous embarque dans une toute autre constellation de pensée et de vision du monde, celle des Amérindiens d’Amazonie telle qu’elle a été étudiée sur le terrain et sous le regard perspicace de Levi Strauss. Il est rappelé que Levi Strauss appartient à une configuration des savoirs au 20ème siècle qu’on a regroupé sous le terme de « structuralisme », histoire de dire au minimum la référence à deux « à priori » de la « recherche » :
1) que tout ce qui concerne la « réalité humaine » ne peut se comprendre par une soi-disant « nature humaine », qui en serait le fondement unique, permanent, incontournable, du style, « que voulez-vous, on n’y peut rien, c’est la nature humaine ! » mais qu’il faut comprendre l’humanité comme existence produite et reproduite de manière changeante (c’est une « histoire ») , selon des modèles de comportement et de pensée « transpassant » et dépassant chaque « sujet » particulier (ce sont des « cultures », dans des transformations qui ne laissent rien au hasard et fonctionnent selon des contraintes et des « déterminismes » que l’on doit pouvoir mettre au jour (ce sont des « structures » qui se produisent et s’engendrent à la manière du langage). Même s’il ne s’est jamais présenté comme « structuraliste », Michel Foucault dans « Les mots et les choses » (à lire) décrit avec génie le paysage de cette nouvelle forme d’approche de la condition humaine et de l’histoire de la pensée.
2) le second « postulat » du structuralisme est qu’en effet, tout est langage, de la plus simple bactérie, jusqu’aux comportements humains les plus sophistiqués, « ça parle » et ça « communique ». On passe ainsi d’une logique de l’identité à une logique de la relation et de la différence (c’est une intuition première si l‘on en croit le texte de la Genèse qui dit tout assurément qu’« au Commencement était le Verbe » !). Plus platement terrien, le « structuralisme » part de l’intuition qu’en ce qui concerne « l’homme » , tout est « parlant », tout fait « signe », tout a un « sens », même le « non-sens » ( encore Foucault, « le non-sens de la conscience est le sens de l’inconscient », dans sa préface à « Le rêve et l’existence » de Ludwig Binswanger). Ainsi, tout est à écouter, lire et interpréter. Les pratiques culinaires, les techniques du corps, le registre des émotions, l’imaginaire, l’inconscient même font système et sont « structurés » en « discours », pas au même titre, mais avec autant de valeur signifiante que les grands systèmes philosophiques. Ainsi, le « corps parle », a t il été dit plusieurs fois à cette séance du 29 novembre. Descartes dépassé ! Et c’est ce langage du corps qu’il nous a été donné d’écouter à travers le « Mythe » raconté et rapidement interprété en conclusion par Levi Strauss dans son texte.

Certes, à cette séance, nous ne sommes pas entrés dans la lecture précise et réfléchie du texte. Long et complexe, il eût fallu beaucoup plus de temps. Janie en a fait un résumé à grandes enjambées : il s’agit d’un « mythe », un texte « magico-religieux » dit Levi Strauss, réservé pour aider à un « accouchement difficile », ce qui est exceptionnel car selon Levi Strauss les femmes indigènes d’Amérique du Sud accouchent plus « aisément que ce n’est le cas dans nos sociétés ». Cette remarque est pour un certain nombre d’entre nous pour le moins surprenante ! (A discuter peut-être). Ce texte décrit l’accouchement et le prend en charge selon une « méthodologie » qui est aux « antipodes » de la nôtre. (Tout « mythe » a 4 fonctions au moins, ce qui apparaît nettement dans ce récit : il explique (l’origine, la cause), il fait agir (il montre, ouvre la voie), il fait croire (à la tradition, à l’éternel retour des mêmes situations, de tous temps), il cautionne la magie (comme aujourd’hui, la science cautionne la technique).

On retrouve ces 4 fonctions dans le récit. Janie résume en racontant comment, par le pouvoir de la « parole », celui des « gestes rituels » qui s’en inspirent, « l’esprit », « l’âme » (« Purba perdu ») de la « malade » (c’est un accouchement difficile), peut comprendre ce qui la travaille( un « détournement par l’âme » de l’utérus de toutes les autres « âmes » des différentes parties du corps »), et en comprenant ce décrochage, peut se libérer de ces « contradictions psychiques », en parvenant à donner un sens à sa douleur, ce qui est quand même, remarquons le, au fondement de toute interrogation philosophique radicale. Il s’agit donc bien, en même temps que d’une entreprise médico/magico/psychologique, tout aussi bien, pour nous, d’une expérience philosophique.

La discussion s’oriente sur la notion d’« efficacité symbolique » qui fait le titre du texte de Levi-Strauss. Je ne pourrais dire ici qui a dit quoi. Je retranscris simplement, sans souci d’ordonnancement logique des propos, les remarques qui fusent à ce sujet. L’efficacité symbolique tient au fait que « la société est structurée comme un langage »/ « Ce qui me frappe, dans ce texte, c’est que tous les sens collaborent à la réussite du processus, sauf le toucher »/ « la parole est peut-être la forme la plus ordinaire et la plus puissante du toucher »/ « il y a efficacité symbolique parce que tout le monde y croit, il y a pression sociale, le doute est impossible »/ « il est remarquable de voir comment Levi Strauss regarde de près pour construire son interprétation »/ « faut-il ne plus penser pour regarder vraiment ? Descartes, qui pense, ne regarde t-il pas aussi de près ? »/ « Il n’y a pas à distinguer entre penser et regarder, toute observation est pensée »/ « Oui, la perception est construction, on peut voir cela très bien analysé chez Sartre, par exemple au début de « la Nausée »/ « La perception, c’est la preuve »/ « Ce qui compte pour l’individu, n’est ce pas le collectif ? L’idée de Levi-Strauss est que la pensée n’est pas séparée du corps, et que l’individu est lié aux autres »/ « La persuasion, c’est aussi l’espoir. C’est le témoignage des survivants des camps d’extermination nazis (Primo Levi, Robert Antelme…). Ceux qui ont continué à penser, méditer, parler, fait un travail intellectuel, récité des poèmes, des romans, le dictionnaire, le tableau périodique des éléments (Primo Levi) sont revenus »/ « aujourd’hui l’efficacité symbolique on la trouve plus prosaïquement en politique, dans l’engagement »/ « Il serait intéressant de se demander pourquoi dans l’histoire c’est la pensée occidentale qui a pris le dessus, je pense à Aristote par exemple »/ « tout ce qui peut nous faire réfléchir est bienvenu »…On conçoit facilement que chacune de ces remarques mériterait un long développement, entre nous, ou par écrit, selon le désir de chacun…

Comme convenu nous nous arrêtons ¼ d’heure avant la fin de la séance pour décider du contenu de la prochaine séance, ce jeudi 13 décembre. On pourrait approfondir tout ce qui a été engagé dans les précédentes séances. Janie dit sa passion pour Sartre. J’en profite pour rappeler que Sartre a écrit une super préface à un livre fondamental pour notre temps : « Les damnés de la terre » de Frantz Fanon. Ca tombe bien, Christine nous signale le lendemain un film sur Frantz Fanon à la mairie du 10ème. Nous ne manquerons pas d’interviewer les heureux qui y sont allés.

Pour ce jeudi, nous décidons de faire une « pause», en philosophant sur la « Dispute », ayant fait remarquer un jour, alors qu’un léger nuage porteur d’orage planait sur notre groupe qu’il n’y avait pas d’inquiétude à avoir puisque la dispute (jusqu’à un certain point) est la forme élémentaire du dialogue philosophique.