Atelier Paul Klee 21 Février 2013

Paul Klee Le Credo du Créateur
Claudine Romeo

 

La précédente réunion, consacrée à Michaux, emmenée sans barguigner par Janie et sa sœur Michèle, se poursuit aujourd’hui sur les « sentiers de la création » avec Paul Klee, présenté par Claudine, mis en images par tous les participant(e)s, suivant les lignes inspirées du « Credo du créateur », écrit par Paul Klee en 1920. Ainsi nous est-il proposé une fois encore de rejoindre le champ philosophique par les chemins de traverse du monde surprenant des formes, des lignes, des surfaces, et des points. Nous qui travaillons à philosopher, ce qui à priori implique la fréquentation amoureuse du concept, n’aurions – nous pas quelque raison d’être perplexes sur la direction prise ? Que nenni amis philosophes ! Ecoutons Hans Prinzhorn, cité l’autre jour à propos de son travail sur les « Expressions de la folie » : « L’impulsion à tracer des formes procède du besoin d’expression. Les mouvements expressifs ont la propriété de donner corps au psychique de telle sorte qu’il nous est donné immédiatement dans un vécu de participation. »

Michaux encore et encore

Donc, bravement, nous voici conviés à lire un nouveau texte de Michaux, pardon « à se le mettre dans l’oreille », demande Claudine, tel l’âne si cher encore une fois à notre vieux Nietzsche, pour qui il est l’animal éminemment philosophique, de par ses oreilles qu’il aurait fort développées, pour y mieux filtrer toute la « bêtise » humaine et y répondre par un ferme et définitif Hi Han, ce qui, selon l’étymologiste qu’était nôtre philosophe, signifierait «Oui-Oui cause toujours », pour moi l’âne, dans ces conditions, il vaut mieux que je n’en fasse qu’à ma tête !

Comme « L’enfant à qui on fait tenir dans sa main un morceau de craie va sur la feuille de papier tracer désordonnément des lignes encerclantes, les unes presque sur les autres.

Plein d’allant, il en fait, en refait, ne s’arrête plus. »

Ainsi débute le texte de Michaux, extrait du recueil « Déplacements Dégagements », décrivant comment débute tout geste d’expression, d’abord peut-être comme un jeu, sans règles ni raison, sinon celles de la pure jouissance (« plein d’allant ») de faire , de faire naître. Un peu plus loin, en majuscules : « Au commencement est la REPETITION ». La « répétition » acte majeur de tout travail de création, domestication , appropriation, maîtrise, recherche, perfectionnement, élévation sensible de la quantité à la qualité, passage du non-être à l’être, structure du temps , « du connu, de l’inconnu qui passe qui vient, qui est venu et va revenir ». REPETITION qui libère ? Ou aliène, « fouillis finalement » ? Ou féconde , « fouillis fourmillant » ? Genèse de la « co-naissance » du rapport au monde et du rapport au moi dans les «  Circulantes lignes de la démangeaison d’inclure (de comprendre ?de tenir ?de retenir ?) » ?

Le Credo du Créateur

Nous comprenons que si Claudine nous immerge dans ce court texte c’est pour nous préparer (« répétition ») à l’exercice du jour. Nous : Eva, Christine, Christine, Denise, Janie, Ismaîl, Claudine, Bernard, Serge, François, Nicole. L’exercice : « un petit voyage au pays de Meilleure Connaissance » selon le Credo du Créateur de Paul Klee. Brève présentation : Paul Klee, peintre attaché aux recherches du Bauhaus, Institut des arts et métiers fondé à Weimar en 1919 par Walter Gropius, est en même temps musicien et féru de sciences naturelles. Son « art conceptuel » est intimement lié à une réflexion philosophique et esthétique aigue, rassemblée pour l’essentiel dans son « Journal » et dans « Théorie de l’art moderne ».

Vient le moment de lire, chacun pour soi, à son rythme, la craie de l’enfant remplacée par la pointe du stylo. Prendre la route, sur la page, avec le guide subtil et exigeant du texte, pour une aventure graphique hantée par un tenace romantisme allemand, « étoiles », « éclair », « frère spirituel », « enfant aux bouclettes », « orage », « fureur, meurtre », « crépuscule », à nouveau « éclair », « enfant malade », « …il y a bien longtemps… » . Entre rêve et réalité, comme au sortir d’une forte fièvre… Etonnement : c’est sur du papier millimétré que nous devons tracer notre route de « nuit », c’est sur un fond de monde géométrique que nous devons dessiner notre entrée en « épaisse forêt », chercher dans le « brouillard » « là où se trouve Meilleure Connaissance » !  Certes Klee a beaucoup dessiné carrés, cercles, vecteurs, chiffres, portées musicales, il n’empêche que dans ses toiles, autant que je me souvienne, la concurrence de la couleur fait trembler la géométrie en la pliant dans l’unité du tout. Mais au diable la surprise du piège millimétré. Après tout ce fichu papier millimétré a-t’ il quelque rapport avec la « feuille de température » ? Mais non, c’est « l’éclair, c’est lui le « rappel menaçant d’une feuille de température » ! «  Contrariétés, les nerfs ! »

Chemin qui ne mène nulle part ?

Peu importe ! «  L’intuition comme fil directeur même dans le crépuscule… ». Adieu Descartes ? Pas complètement, puisque présence en esquisse d’un discours de la méthode, d’un savoir du chemin « au pays de meilleure Connaissance ». D’abord s’arracher « … du point mort, propulsion du premier acte de mobilité (ligne). » Dans l’écriture, le point est « final ». Il interrompt, conclut et déclare qu’en voilà assez. Il est vrai que cette petite « mort » déclarée du point n’est pas décision facile à prendre, et chacun sait qu’il est bien difficile de mettre fin. A toute chose, écrire, parler, aimer, veiller, vivre…Klee rappelle ici que le point de départ n’est pas simple non plus. Un vrai commencement, une rupture, un adieu, un aller sans retour, ici l’arrachement au point en devenir de ligne, sont gestes périlleux. Pas tout à fait pourtant, au contraire : « le point du jour » contient tous les possibles.

Dans ce topo, ce que Klee n’indique pas, c’est le lieu de naissance du point. Du point il dit toute la fécondité, mais rien sur le point de son apparition. Au centre, en marge, en coin, peu importe où ? Partir du bord de la feuille pour aller vers le centre ou la traversée diagonale , du « lointain » vers le « proche » selon le mouvement centripète de la main qui dessine, et voilà que sourd le malaise de l’égocentricité. Aller du centre vers la conquête des marges, et voilà que pointe la pulsion centrifuge de l’appropriation et de la domination, plus stimulante, mais est ce bien la bonne direction pour la « Meilleure Connaissance » ? « Choisir » de neutraliser les tensions en partant « arbitrairement » du centre pour monter vers la droite de la feuille, bifurquer vers le bas, longer la frontière de la page et de la table de droite à gauche, puis remonter vers le bord gauche pour finir par retourner vers le centre, malaise, chemin trop sage, vague intuition de dessiner une ballade socio-démocrate, en tous cas évidence du retour au cercle, oui mon cher Henri Michaux, comme tu as raison sur la « démangeaison d’inclure » ! Mais c’est en même temps, Michaux l’ajoute en parenthèses, le mouvement du « comprendre » : rassembler à grandes brassées les fragments du monde pour les ramener à soi dans le mystère de leur intelligibilité. Einstein l’avait dit ainsi : «  Ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible ».En tous cas la dialectique du proche et du lointain gouverne la traversée du paysage (en fait, en peinture ou en photographie) : comme lorsque le voyage, pendant tout un temps est encore présence au lieu de départ, et subitement, à un point de bascule, vire dans le souci du point d’arrivée. Ce que par exemple ne peut plus éprouver le prisonnier, qui n’a plus ni proche ni lointain, ni mémoire vivante ni projet désirant, mais la seule répétition vide du présent sans emploi. Ils l’écrivent chaque jour dans n’importe quelle cour de prison : en rond, dans le sens inverse des aiguilles de l’horloge ! Dans le déni du temps. Sauf dans « La ronde des prisonniers » de Van Gogh !

Voici quelques unes des idées qui me viennent au long de cet étrange exercice, et aussi après réflexion et relecture du « Credo », je note l’importance d’une physiologie de la méthode, à la fois une pneumatique (« arrêt pour reprendre souffle ») et un art du combat (« mouvement » et « contre-mouvement ») . Ce rythme diastole – systole, ouverture – fermeture, espace-temps, ligne – point , et même moi – autrui , (« rencontre d’un frère spirituel », « solo », à « plusieurs voix »), semble être une première indication sérieuse pour « reprendre vigueur », dans ce « parcours » grapho- existentiel, au « mouvement entravé » d’une « ligne en train de se perdre ». « Celle d’un enfant malade…il y a bien longtemps… » ?

Que l’on me pardonne ces cogitations nées du silence imposé de l’exercice.

Klee, un peintre terre à terre

Nous émergeons. Après le crapahutage incertain dans les « lignes », « taches », « touches », la pause théorique s’impose. Une voix : « Les clémentines étaient délicieuses ! ». Une autre voix : « C’est la liberté en situation ». Une troisième : »C’est un rébus à l’envers ! ». Claudine : «  C’était la pédagogie de Klee avec ses élèves … ». « Théorie del’art moderne » est un recueil d’articles. L’important pour Klee, c’est d’aimer la nature. La révéler. Donner corps et chair aux choses du monde. Aux choses. La filière Francis Ponge, « Le parti-pris des choses ». Faire apparaître leur structure, leur force, leur genèse, leur géologie, l’insistance de leur présence. Klee : « L’art ne consiste pas à rendre le visible, mais àrendrevisible ». Il ne s’agit pas de reproduire, d’imiter la nature. Il s’agit de se mettre à la place du Créateur, du Démiurge. L’artiste ne se situe pas du côté de la « Nature naturée «  (telle qu’elle est de fait déjà produite dans son objectivité), mais dans la «  Nature naturante » ( telle qu’elle est en train de se faire en mouvement et en genèse) . La Nature qui intéresse Klee, c’est celle que les Grecs appelaient la Phusis, la Physique, la Nature dans l’intériorité de son processus de production. En ce sens, Claudine aime à penser que Klee est l’artiste « terre à terre » par excellence. On pense alors à ses toiles où l’abstraction des formes ( mais tout art n’est-il pas abstrait, même le plus figuratif ?) s’aimante à la matérialité de la couleur.

Retour au « fouillis finalement »

Une voix nouvelle : « Ce qui est dit là me fait penser à Agnès Varda. » Documenteurs. L’impossibilité et la vanité de reproduire. L’important est de « grapiller » (« Les glaneurs et la glaneuse ») et de rendre compte, sans prétention, avec le plus d’exactitude, de son point de vue, de son parti-pris sur le fouillis du monde. Qu’on se rappelle du film « Sans toit, ni loi », l’errance d’une ligne de vie sans point de vue autre que le refus d’un monde sans âme.

Une autre voix : « Il y a d’autres artistes, comme le cinéaste Ozu », qui construit sa vision dans le cadre rigoureux de la verticalité et de l’horizontalité, monde habité à hauteur d’homme et selon des lignes de jeu, de force et de fuite propres au jeu d’échec.

Janie : « L’obligation de rester chez moi avec ma jambe dans le plâtre, et la chance que chez moi donne sur la rue, font que la porte, cette porte qui donne sur la rue, est devenue fictionnelle ». Par elle, j’entre et je sors en pensée, par elle, je suis en dehors du quotidien, mais elle est en même temps un pur présent par lequel le monde advient, et pas seulement celui de la rue, celui aussi de l’histoire, de mon histoire, je vois parfois 30 ans en arrière qui passent la porte. Elle est une scène d’apparitions.

Quelqu’un dit : « Elle est un théâtre ».

Un autre : « Le réel comme une promenade ».

Je pose cette phrase comme le dernier cairn repéré lors du périple de cette séance. Les amis philosophes se scindent en effet en conversations multiples auxquelles il serait bien difficile d’indiquer leur direction. J’entends qu’il y est question du « Voyage à Tunis » de Paul Klee, à lire absolument ! De Kandinsky, « Du spirituel dans l’art ». Quelqu’un observe : « La vue est le sens le plus utilisé et pourtant il est politiquement le plus aliéné ! » Une phrase lointaine sur Malevitch, « Carré blanc sur fond blanc »…

Charlotte Delbo, Prière aux vivants

Au moment de vous envoyer ce compte-rendu, je tombe sur ce poème de Charlotte Delbo ( 1913-1985) , résistante et rescapée d’Auschwitz :

Prière aux Vivants

Pour leur pardonner d’être vivants

 Je vous en supplie

faites quelque chose,

apprenez un pas,

une danse,

quelque chose qui vous justifie

qui vous donne le droit

d’être habillés de votre peau, de votre poil.

Apprenez à marcher et à rire

parce que ce serait trop bête

à la fin

que tant soient morts

et que vous viviez

sans rien faire de votre vie.

 

La prochaine séance, le jeudi 14 mars, toujours à la Casa Janie, retour à la philosophie pure avec la question du jugement de goût et l’idée du Beau selon Emmanuel Kant. Là, plus question de musarder, il s’agira, camarades philosophes, de travailler le concept au compas et à l’équerre. Où nous retrouverons la difficile et douloureuse synthèse de notre double appartenance à la sphère de la nature et à celle de la liberté. Et cette fois c’est Janie le chef d’atelier. A toute. Bien philosophiquement.

François.

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Textes de référence de la séance :

Henri Michaux Déplacements dégagements

Paul Klee Théorie de l’art moderne

Le voyage à Tunis

Journal

V. Kandinsky Du spirituel dans l’art

F. Ponge Le parti pris des choses

C.Delbo Une connaissance inutile