Atelier du 7 mai 2014: Bergson

(Ce compte-rendu est une sélection de « moments » dans la « durée » de l’atelier. Ayant pris des notes en même temps que je coordonnais la discussion, on comprendra qu’il n’en restitue pas la « continuité ».)

BERGSON, la « durée », « l’intuition », voilà ce que Claudine nous avait amicalement proposé au « banquet » philosophique qui s’est tenu ce jour là, au sommet de la rue de la Mare, dans l’hospitalité de Christine et Serge. Au menu, un passage du chapitre 2 de l’ « Essai sur les données immédiates de la conscience », œuvre « princeps » de Bergson. De fait, sous ce titre, la publication de sa thèse, où se trouvent posées les bases de sa vision du temps, sous le concept de « durée ». Il faudrait ici avoir en mémoire l’ensemble du passage que nous avions à commenter pour mesurer la complexité de la question par quoi il commence : « Qu’est-ce donc la durée ? La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. »

Dans une première lecture distraite, ces mots nous rappellent St Augustin abordant dans les « Confessions », « la question du temps » : « Quand on me demande ce qu’est le temps, je suis bien en peine de répondre. Si on ne me le demande pas, je sais bien ce qu’il est … ». A quoi fait écho Bergson : la durée toute « pure », je l’appréhende dans la « …succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre… ». Tout de suite s’impose une lecture plus attentive : sous l’apparente simplicité de chacun de ces mots se profile une pluralité de questions, de significations,deperspectives,d’interprétations…

« Durée », « pure », « forme », « succession », « étatsdeconscience », « notre moi », « se laisse vivre », « séparation », « état présent »… De fait, il faudrait maintenant procéder à une lecture conceptuelle, c’est à dire considérer que chacun de ces mots relève d’une construction sémantique capable d’exprimer avec le plus de précision possible la réflexion bergsonienne, en donnant à chacun de ces concepts leur place et leur cohérence dans l’économie générale de l’ensemble de sa pensée. Vaste travail, s’il faut commencer à distinguer la « forme » chez Kant et Bergson, ou le « pur », le « moi », « la conscience » , chaque philosophe prenant bien soin, avant tout développement, et même au cours du développement, de travailler à la définition et la redéfinition des concepts employés. Immense chantier, s’il faut suivre à travers l’œuvre du philosophe (« Matière et

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Mémoire », « L’évolution créatrice », « Durée et simultanéité », « La pensée et le mouvant », « Les deux sources de la morale et de la religion »), les transformations et différenciations du concept. Travail d’historien de la philosophie. Mais nous devons en tenir compte même, et à plus forte raison, dans une première rencontre avec le philosophe et son texte. Ce n’est pas coquetterie de philosophe que de confronter son lecteur à la complexité et parfois à l’hermétisme de son discours. Cela répond à la nécessité interne à sa recherche et à sa vision : tout concept est créateur, de sens, de critique des valeurs établies, de perspectives de pensée, de « lignes de fuite » comme disait Deleuze. Et cela fait penser à ce que dit justement Deleuze dans « Qu’est ce que la philosophie ? ». Pour résumer, un concept philosophique se doit de remplir plusieurs missions, et c’est à cela qu’on le reconnaît. 1) il a une dimension « généalogique », il a une histoire que l’on doit pouvoir retracer, depuis son origine, mais aussi un pouvoir d’engendrer des lignages d’idées , 2) il a une fonction « critique », il doit permettre la remise en question des systèmes et des valeurs établis : il est forcément inédit et précurseur, 3) il est « problématisant », il permet de questionner à neuf en démontant les faux-problèmes , 4) il se doit d’être « perspectiviste », au sens où il ne vise pas à faire système à son tour, mais à indiquer des horizons, des cheminements de pensée et de vie. Cela, c’est Deleuze, en très très bref. Il y a des résonances de cela dans Bergson. Pour l’essentiel, « l’intuition » de la « durée » est une méthode de connaissance qui relève des mêmes préoccupations : elle cherche à comprendre la « présentation » du réel, en dehors de tout « à priori », comme la pointe visible et lisible de toute la « géologie » qui l’a poussé jusqu’à ce présent et dans l’actualisation de toutes ses virtualités. Le « présent » est donc loin d’être le banal « immédiat », ceci pour prendre recul critique face au « présentisme », seul compte l’instant présent, qui semble être la philosophie consensuelle de notre époque.

Pour Bergson, tout part d’un constat et relève d’une méthode. Le constat, c’est celui de l’impuissance des mots à rendre les choses, l’incapacité du langage à vaincre la « séparation » d’avec le « réel » (« réel » qui serait à définir, mais comment le faire sans le langage ?), la séparation d’avec les « autres », d’avec « soi-même ». Cette conviction obligera Bergson à poursuivre sa philosophie de la connaissance du côté de l’ « intuition » , du « qualitatif » plutôt que du quantitatif, du « non mesurable », du « temps réel », plutôt que du « temps spatialisé », du

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« personnel » plutôt que du « social », en direction du « moi profond »… autant de perspectives obligatoirement engagées du moment que « nous éprouvons une incroyable difficulté à nous représenter la durée dans sa pureté originelle » (Essai sur les données…). A ce point de la recherche de l’ « absolu » ( presqu’au sens où Platon se mettait en quête de « L’Idée pure » du monde sensible, et devait y renoncer devant l’impossibilité de sortir des « mélanges » entre « sensible et intelligible », recommandant de conquérir les « bons mélanges »… par exemple n’y a-t-il pas des plaisirs plus élevés que d’autres en direction du plaisir « pur » de tout mélange etc ), à ce point donc, on peut se demander si Bergson n’évacue pas trop vite le pouvoir du langage à décrire des perspectives sur le temps et la durée, par le style même et la composition du « temps du récit »( titre d’un livre de Paul Ricoeur consacré à cette question).

La méthode, à partir de ce constat, c’est de toujours commencer la recherche par la critique des faux-problèmes, des problèmes mal posés, voire inexistants, dus aux illusions de perception ou aux errances de la pensée inscrites dans le langage. Par exemple, si la philosophie s’affaire à « comprendre » la « réalité où nous vivons », le «  » est trompeur, car cette réalité n’est pas un « lieu », avec des données identifiables dans un espace, dont notre corps représenterait une partie, tout cela est de l’ordre du « quantitatif ». Cette réalité, elle est une manière d’être , un ensemble, un tout « qualitatif », dont participent en relation le « moi » et le « monde » que j’habite, sur tous les plans différentiels et hétérogènes du « moi vécu », de la « durée vécue », de la veille au rêve, de la sensation à l’imaginaire … Ainsi sera toujours préférée la connaissance comme expérience de la présence au réel, et critiquée le système de la re-présentation. Ainsi, pour Bergson, les limites du kantisme, pour qui espace et temps, comme « formes à priori de la sensibilité », en resterait à une « représentation «  du temps. Pire, par leur homogénéité, à une quantification du temps. Alors que pour Bergson, c’est là un exemple de confusion dû au langage, se représenter le temps en termes d’espace, et cela depuis Aristote, en termes « d’avant et d’après selon l’ordre du mouvement » est une réduction du temps du qualitatif au quantitatif, du temps vécu au temps social.

La discussion de l’atelier en vient à s’interroger sur Henri Bergson, l’homme, le philosophe, son « moi vécu ». Beaucoup d’informations existent sur sa biographie officielle. Il fut un philosophe célèbre et

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admiré. Mais très peu sur sa vie personnelle, son « moi profond ». Nous nous intéressons à quelques évènements majeurs. L’affaire Dreyfus, en 1898, où il ne prendra pas position publiquement, contrairement à son condisciple Jaurès. Son élection à l’Académie française en 1914, où il doit essuyer une campagne de l’Action française (il est le premier académicien d’origine juive). Sur l’engagement politique de Bergson, peu de choses. Pourtant, pendant la guerre de 14-18, il fera deux missions diplomatiques, en Espagne en 1916, en Amérique en 1917, pour expliquer ce qu’était la France, ce qu’elle représentait dans cette guerre, pour convaincre, les Etats Unis en particulier, de s’engager militairement aux côtés de la France. Né en 1859, Bergson prend sa retraite de l’enseignement en 1919. Il se consacre alors à son oeuvre. Néanmoins, il fait une longue mission de 3 ans, de 1922 à 1925, comme président de la Commission internationale de coopération intellectuelle, la CICI qui était alors, à l’intérieur de la SDN, l’équivalent aujourd’hui de l’UNESCO dans l’ONU. Il y met en place les institutions favorisant les échanges universitaires, la défense des études classiques. Atteint d’un rhumatisme articulaire qui ne cessera de le faire souffrir jusqu’à sa mort en 1941, il démissionne de la CICI en 1925. En 1933, lors de la venue d’Hitler au pouvoir, Emmanuel Mounier, fondateur de la revue « Esprit », demande à Bergson de signer un manifeste contre l’antisémitisme. Bergson refuse : « Je n’ai jamais rien communiqué (au public) qui n’eût été complètement élaboré. Jamais je n’ai donné d ‘ interview, précisément pour cette raison. D’autre part, si c’est simplement pour que je déclare réprouver l’antisémitisme allemand que vous me demandez de vous adresser une ligne, c’est parfaitement inutile : cette réprobation va de soi. Un telle déclaration n’a d’intérêt que si c’est un non-juif qui la fait ». (Henri Bergson, Eléments de bibliographie, par Frédéric Worms, Société des amis de Bergson ,décembre 2006).

Ce qui a retenu alors intensément notre attention est le geste de Bergson face à la mort. A la suite de rumeurs, une partie de son Testament dut être publiée par Mme Bergson, dans une lettre de Suisse à Emmanuel Mounier : «  Mes réflexions m’ont amené de plus en plus près du catholicisme où je vois l’achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti si je n’avais vu se préparer depuis des années (…) la formidable vague d’antisémitismequi va déferler sur le monde. J’ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés. Mais j’espère qu’un prêtre catholique voudra bien, si le cardinal archevêque de Paris l’y autorise, venir dire des prières à mes obsèques. Au cas où cette autorisation ne serait pas accordée, il faudrait s’adresser à un rabbin, mais

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sans lui cacher et sans cacher à personne mon adhésion morale au catholicisme, ainsi que le désir exprimé par moi d’avoir les prières d’un prêtre catholique. »

Les un(e)s et les autres nous commentons la rigueur, la précision et la force avec laquelle, au moment ultime, avec pudeur (un testament), Bergson exprime son rapprochement « au plus près » du catholicisme, il ne dit pas « conversion », cela donc n’étant pas « rupture » avec le judaïsme, lequel trouve son « achèvement », sa « continuité », dans le catholicisme, gardant en dernière instance définitivement « fidélité » au peuple juif , parce que voué à l’extermination nazie, parce qu’il veut « rester parmi ceux » qui sont et seront « persécutés », sans toutefois perdre l’expérience de sa rencontre ultime avec le catholicisme, dans une tension et une unité spirituelle admirable. A ce moment, devant ce que nous avons convenu d’appeler le « saut qualitatif » d’une telle spiritualité, comment résister à l’émotion qui a gagné la plupart d’entre nous. «  Il y a quelque chose qui dépasse » dit Irène. Et Ismaîl : «  Cela me renvoie au « saut qualitatif » que j’ai connu moi aussi, lorsque j’ai rompu avec « une autre religion » pour aller vers la laîcité, l’athéisme, revenir à l’humanité ! ». Plus tard, Ismaîl nous racontera l’histoire d’une nuit, en Algérie, pendant la guerre d’indépendance, en plein couvre-feu, où encore en prime adolescence, il parcourut maisons, rues, casernes, à la recherche d’une aide, médecin, pompiers, pour venir au secours d’une enfant malade, qui hélas ne survécut pas. Aujourd’hui ce temps retrouvé de l’acte hors du commun par la force du récit restitue l’expérience sensible du « saut qualitatif » dont est capable la spiritualité et la liberté. Car nous convenons que ce qui anime ce genre d’action et de décision est bien de l’ordre de ce qui brise l’habitude, l’obéissance, la peur de l’inconnu et du risque, ce qui fait agir la liberté en réponse à l’appel de la situation et de l’exigence profonde du moi pêrsonnel «  Là où augmente le risque, augmente aussi ce qui sauve ». ( Holderlin ) Encore faut-il faire le « saut ».

Plus tard encore, quelqu’un demande qu’on regarde de plus près un texte consacré à « l’intuition bergsonienne ». Le texte s’avère revêche. De plus il s’agit simplement d’un commentaire de Bergson. Nous décidons de voler de nos propres ailes. Pas de lecture donc, mais seulement y trouver les raisons d’un élan. Dans ce texte, il y est question, s’agissant de l’intuition, « d’expérience, sensible, temporelle, immédiate ». « Expérience »,

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c’est le « tout » de la « réalité vécue » dont on parlait plus haut. « Sensible », c’est ce qui passe par la « présence » à cette réalité, et non sa « représentation », dans le langage par exemple. « Temporelle », c’est l’immersion, « l’immanence » de la « présence » dans la « durée », c’est pour ainsi dire le « je dure », à l’image du « je pense » cartésien. « Immédiate », c’est le présent, ici et maintenant, au sens littéral, « sans médiation ». Ainsi serait « composée » la « méthode » de l’intuition. Pour aller plus loin, et comment s’y est-on pris à l’atelier, je ne sais plus, pour nous retrouver à faire l’hypothèse des troubles de la mémoire, et de 0savoir alors comment ça marche l’expérience de l’intuition pour la perception de la durée. Hegel nous avait appris de « séjourner après du négatif » pour comprendre. Maintenant il s’agit de partir du « pathologique » pour accéder au « normal » (Sur ce sujet, super lecture à faire : « le normal et le pathologique » de Georges Canguilhem, un classique !). Or, il y a une « expérience pathologique » qui a longuement intéressé Bergson, c’est la « paramnésie » ou le souvenir du présent, expérience qui nous conduit aux rapports mémoire et perception, et par là aux sources de l’intuition. C’est l’impression du « déjà vécu » exactement , identiquement, dans tous les détails et toute la tonalité de la scène, d’une séquence, qui de fait se développe dans le présent immédiat, et qui pourtant semble avoir la tonalité, le timbre, la couleur d’un souvenir. « Illusion de la reconnaissance » dit Bergson, qui correspondrait à l’annulation complète des 4 dimensions de l’intuition, le sensible de la perception est devenu mémoire, la temporalité de la succession est devenue réitération, l’immédiateté de la présence est transformée en répétition. Bergson explique alors que cette illusion se produit lorsque l’intuition permanente de la durée personnelle, qui est mouvement du tout de notre présence au monde en fonction des exigences sociales de l’action ou des aspirations de notre être, se trouve ralentie, voire immobilisée, ne serait-ce qu’un court instant, et cette illusion ne dure en effet qu’un court instant. Immobilisée par quoi ? Par une subite distraction, une « vigilance » distraite par un désintérêt à la « vie » dans la situation présente, par l’«affaiblissement » provisoire de « l’attention à la vie ». Alors, les perceptions du présent qui habituellement sont renvoyées, au fur et à mesure du mouvement de notre vie immédiate, dans le domaine de la mémoire, toute perception devenant au fur et à mesure mémoire, chaque instant, pourrait-on dire, étant à la fois perception en devenir et mémoire en processus de conservation, à ce moment du court recul de la conscience se détournant

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du cours et du sens de la vie présente, la perception n’avance plus(« rêverie ») et la mémoire déjà disponible et en cours de cette même perception se trouve adhérer à cette perception rêveuse. Alors se produit ce que l’on peut appeler et paradoxalement un « souvenir du présent ». Le moment pourtant vient assez vite, quelques secondes, où la « réalité vécue » nous rappelle à ses exigences, et la fluidité interconnectée du mécanisme perception-mémoire rétablit le flux de la « durée ».

De nombreux commentaires fusent. Mais alors, « ce n’est pas une maladie ! ». En effet. Mais il y a aussi des troubles de la mémoire très profonds, qui ne sont pas une illusion. Hélas oui ! On parle d’Alzheimer. On se demande « où se conservent les souvenirs ». Alors là, Bergson est formel. Ils se conservent nulle part ! Selon le schéma perception-mémoire évoqué plus haut, tout se conserve, mais tout n’est pas rappelé dans le souvenir. Tout se conserve ? La psychanalyse, l’interprétation des rêves, semblent en attester. Tout n’est pas rappelé ? En effet, Bergson pense que ne sont rappelés que les souvenirs utiles au présent, en fonction du mouvement même de l’adaptation à la vie présente, et sur la ligne de pointe de ce qu’il appelle « l’élan vital ». Nous reverrons sans doute cela avec le texte de la prochaine séance sur « l’évolution créatrice ». Il y aurait donc deux mémoires : la mémoire-habitude, celle qui a inscrit tout notre passé et nos apprentissages au service implicite du présent. Ah ! s’il fallait tous les jours réapprendre à lacer ses chaussures, et tant de choses devenues inconscientes qui tiennent debout notre présence au monde ! Et puis il y a la mémoire créatrice, celle qui est à l’œuvre dans l’intuition, dont la forme concrète est l’attention, l’attention à ce qui advient, et surtout aux virtualités en désir d’actualisation, toutes prêtes à faire « le saut » de la liberté, parce qu’imprévisibles. C’est la rencontre de la situation et du moi profond qui arme la décision, donnant ainsi corps et âme à la singularité de notre vie personnelle. Aussi bien, l’attention est créatrice. D’abord de mémoire : on ne se souvient bien que de ce que l’on a vécu et perçu dans l’attention précise à ce qui vient. Ensuite, créatrice de liberté, puisqu’elle garantit que l’on ne se laisse pas entrainer dans la défaillance de la faculté de rencontre et l’oubli de soi.

La suite, sûrement, avec le travail sur « l’évolution créatrice ». On avait parlé d’un « Que sais-je » extrêmement bien fait sur les concepts philo principaux. C’est « les 100 mots de la philosophie », sous la direction de Frédéric Worms, coll/ que sais-je ? A domani, camarades philosophes.