Atelier du 17 janvier 2013

A propos d’un passage de la « Lettre à Ménécée » d’Epicure (341-271 av JC) : depuis (in & 127) « …Et il faut se remémorer que l’avenir ne nous appartient pas sans nous être absolument étranger… » jusqu’à ( in § 130) « …Car à certains moments nous faisons usage du bien comme s’il était un mal, et inversement du mal comme s’il était un bien. »

 

Le choix de la « lettre à Ménécée » par Claudine qui prend en charge la présentation et l’interprétation, avant la discussion, répond indirectement à une critique faite à une rencontre précédente par un des participants que « la philosophie lui paraît bien éloignée de la vie et de la pratique », faisant ainsi un lointain écho à ce que souhaitait déjà Descartes, de pouvoir trouver en elle de quoi « marcher avec plus d’assurance dans cette vie », ou plus près de nous à tous égards Marx, qui remarquait ironiquement que « jusqu’à maintenant la philosophie n’a fait qu’interpréter le monde, maintenant il s’agit de le transformer » ?

 

Figurez-vous qu’à l’aube de la philosophie chez les Grecs anciens, c’est déjà exactement la préoccupation d’Epicure, et de beaucoup d’autres . Comprendre la complexité de la vie pour y gagner la maitrise de soi ( les Stoïciens) . Découvrir de quelle puissance créatrice et langagière est fait l’être humain pour entrer en mouvement réussi dans la vie de la Cité (les Sophistes). Travailler de manière aux extrêmes la quête de la vérité afin d’éprouver les limites que tout homme doit se reconnaître sous peine de sombrer dans l’illusion de la toute puissance (les Sceptiques). Apprendre sur le terrain, par exemple dans les expériences de l’Amour ou dans la fréquentation des vérités mathématiques, que la raison d’être de tout ce qui est se trouve hors de portée et ne peut prétendre à son intelligibilité que par un long voyage vers les Intelligibles, principes du monde sensible, parcours en quoi consiste la philosophie même (les Platoniciens). Construire un passage à l’action raisonnable et volontaire par l’archivage de tous les possibles, la connaissance exacte de tous les obstacles, ces philosophes à leur tour posent pour l’histoire à venir les bases d’une action pédagogique, technique et politique sur le monde, dans la société (les Aristotéliciens)…Et puis que de penseurs originaux, originaires, poètes, visionnaires, Héraclite, Empédocle, Démocrite à qui Epicure doit beaucoup dans sa conception atomique de la nature ( quand même Démocrite quelle vision extraordinaire d’avoir l’intuition que sous le multiple des formes sensibles du monde apparent, il y a le un de l’atome, le réel réduit à une structure commune)… Et puis il y a aussi ceux qui déjà ne croient en rien, se moquent des donneurs de leçons, refusent avant l’heure tout progrès, dénoncent toute forme de pouvoir, se livrent à des happenings obscènes sur la place publique, somment les philosophes de prouver d’où ils tiennent tout ce qu’ils prétendent savoir, les empereurs et tyrans de quel droit ils peuvent imposer qu’un homme en commande un autre(les Cyniques) …Quand Epicure arrive, ces fleuves de pensée ont déjà irrigué la Grèce antique et le bassin méditerranéen, et Claudine rappelle que c’est dans un pays très développé par rapport à tous les autres de son pourtour ( l’ouvrier égyptien, dit-elle, est dans le même rapport inégal de travail et de salaire qu’aujourd’hui l’ouvrier français et le paysan du tiers-monde) qu’Epicure va inscrire sa philosophie éthique, pratique de la liberté, de l’indépendance personnelle, par l’autosuffisance. Entre parenthèse, rien à voir avec la poursuite effrénée des plaisirs grossiers dont l’histoire affublera longtemps et à tort Epicure et l’épicurisme.

 

Claudine insiste au départ pour resituer Epicure dans la veine d’inspiration matérialiste, en particulier celle de Démocrite. L’être humain n’est pas séparé de la Nature, tout en lui , corps et âme, est matière en dernière instance, c’est à dire atome, « qui ne se voit pas », et, pourrait–on ajouter, étymologiquement pour la Grecs, l’unité infinitésimale du réel qui ne peut plus être divisée. Dès lors la place primordiale y est attribuée au corps comme mode de connaissance et de relation au monde. La sensation est première : «  …nous nous servons de la sensation comme d’une règle pour apprécier tout bien qui s’offre. » S’il en est ainsi, comment ne pas en déduire que tout être est comme pris dans une mécanique universelle où il sera impossible d’y inscrire l’indépendance et l’autonomie dont Epicure fait pourtant le cœur de sa philosophie du plaisir( hédonisme) et du bonheur(eudémonisme) . Eh bien Epicure imagine une « liberté » propre aux atomes, un mouvement à la fois très déterminé mais imprévisible qui leur est propre, qu’il appelle « clinamen », ou « déclinaison », un mixte de « nécessité déterminée » et d’ »imprévisibilité », vision qui anticipe les théories contemporaines de la microphysique. Ainsi Epicure se dégage t il de la conception platonicienne des Idées qui se représente le monde et la vie humaine comme de pâles copies d’un monde Intelligible hors du sensible, tout comme il se libère de la métaphysique aristotélicienne qui a recours à un Premier moteur pour lancer le mouvement du réel. Pour Epicure, le monde tel qu’il se présente à nos sens est tout ce qu’il est ( ainsi la mort n’est rien et ne doit pas nous préoccuper), quant à Dieu, aux Dieux, ils ont d’autres soucis qu’à s’occuper des hommes, et leur intention à notre égard, si elle existe, est inconnaissable  ( il n’y a donc point à les redouter, ni à obéir aux fictions que la foule à tendance à imaginer à leur sujet, « suppositions fausses » dit la « lettre à Ménécée »).

 

Avant d’entrer dans la lecture du passage de la « lettre » choisi par Claudine, et qui s’intéresse au désir et au plaisir comme guides en vue de l’ « ataraxie », l’absence d’agitation et de soucis, puis de l’autonomie , solution du bonheur, il est utile de résumer les étapes précédentes. Dans un 1er temps, Epicure fait un éloge de la connaissance autodidacte : il n’y a point d’âge pour philosopher. Chaque circonstance de la vie, pour un jeune comme pour un vieux, est matière à philosopher. Chaque situation, pour le matérialiste qu’il est, est occasion à ne pas laisser passer d’apprendre et de se perfectionner : «  …cela pratique le, à cela exerce toi, en saisissant distinctement que ce sont là les éléments du bien-vivre. » Le deuxième remède, en vue de guérir la douleur de vivre, nous l’avons dit plus haut, c’est de pourchasser les illusions, et la plus constante d’entre elles, la superstition : « …l’impie n’est pas celui qui supprime les dieux de la multitude, mais celui qui attache aux dieux les opinions de la multitude. » Le 3ème « pharmakos » (remède en grec) pour jouir de la beauté de vivre, c’est de régler la question de la peur de la mort. Dans sa rigoureuse simplicité, le raisonnement d’Epicure touche juste : « …la mort est privation de sensation. Il s’ensuit qu’une connaissance correcte du fait que la mort, avec nous, n’a aucun rapport, permet de jouir du caractère mortel de la vie, puisqu’elle ne nous impose pas un temps inaccessible, mais au contraire retire le désir de l’immortalité ». Ce n’est ici qu’un argument parmi bien d’autres qu’Epicure propose pour contrer l’angoisse de la disparition. Le 4ème remède : si la vie est mouvement au rythme du désir, aussi faudra t il éclaircir rigoureusement parmi les diverses sortes de désirs, ceux qui conduisent au plaisir, dans la durée, et ceux qui enchainent à la répétition de la douleur, bien que tout plaisir ne soit pas à rechercher, ni toute douleur à éviter.

 

La lecture de Claudine fait apparaître quelques grandes lignes de force. La question du désir humain, selon Epicure, s’inscrit dans la durée et dans la recherche du possible. C’est pourquoi il sera fécond s’il cherche à satisfaire de vrais besoins et s’éloigne de ceux qui sont difficiles , vains, à combler ( richesse, pouvoir, gloire) . Ainsi l’évaluation des choix de vie selon la « Lettre à Ménécée » dégagera une priorité peu discutable accordée à tout ce qui pourra contribuer à « se suffire à soi-même », autrement dit se contenter de peu par une heureuse sobriété qui n’a évidemment rien à voir avec le « serrage de ceinture » (c’est moi qui traduit les propos de Claudine) d’une politique d’austérité telle qu’un système d’abondance et de gaspillage comme le nôtre l’impose aujourd’hui.

 

 

Assez vite, place est alors laissée aux questions des uns et des autres. Epicure ne peut il pas être taxé d’individualisme dans le « se suffire à soi-même » ? Ou encore, peut-on vraiment être heureux tout seul ? Non, en d’autres textes Epicure insiste beaucoup, comme la plupart des philosophes de l’époque, sur l’importance de l’Amitié dans la construction du bonheur, car l’amitié selon eux veut l’égalité et la liberté de l’autre ( Aristote , les Stoiciens ont beaucoup écrit là dessus).

 

 

Epicure a t il écrit d’autres textes, et son importance a t elle été réelle dans l’histoire de la philo ? Réponse : il a écrit des centaines de traités, tous perdus. On n’a conservé que trois textes, grâce à l’historien biographe Diogène Laërce qui a transmis les 3 lettres à Hérodote, Pythoclès et Ménécée, plus des « Maximes » et les « Sentences vaticanes ». Sa présence dans l’influence et le débat philosophique reste cependant constante, surtout par le véhicule du philosophe latin Lucrèce qui reprend Epicure dans « De natura rerum » ( de la nature des choses).

 

 

Comment la sensation peut-elle être la forme la plus pertinente de notre connaissance du monde ? « toute connaissance vient de la sensation » dit en effet Epicure. C’est incontestable, et le travail de l’art qui donne priorité à la perception et au sentir pourra renforcer la position d’Epicure, tellement par l’art nous savons bien toucher au cœur du réel bien plus sûrement et profondément qu’avec la raison. Mais l’on pourra toujours objecter que s’il est vrai que la sensation est au commencement de la connaissance, toute connaissance ne s’y réduit pas , et même doit rompre avec elle pour se construire. Toute l’histoire de la science en atteste. Revenir encore à Descartes : « les sens nous trompent ».

 

 

De quoi Epicure est-il mort ? Sait-on quelle fut son attitude face à la mort ? Epicure est mort à 71 ans, en 270 avant JC. On dit qu’il avait des maux de ventre et de reins, et qu’il a du mourir de la « maladie de la pierre », calculs rénaux si je ne m’abuse. Il souffrit horriblement, mais resta digne jusqu’à la fin, après une vie calme, les longues dernières années à la campagne, enseignant dans un Jardin potager qui donne son nom à son « Ecole », les philosophes du Jardin, suivant un régime végétarien, ne détestant pas cependant un verre de vin ou un bout de fromage de temps en temps. Marié, on ne sait rien ou peu de son épouse, comme ce fut souvent le cas pour les philosophes mariés, qui à vrai dire furent peu nombreux.( ?)

 

 

Epicure semble dire qu’on peut arriver à maitriser les conditions de son bonheur. Comment ne pas prendre en compte toutes les conditions qui nous échappent ? Le bonheur ou le malheur des autres ne sont ils pas déterminants sur ma propre recherche du bonheur ? Et les catastrophes naturelles, Et les guerres ? etc Réponse : Epicure avait pressenti le problème, en particulier s’agissant des catastrophes naturelles. Sa réponse est proche du stoïcisme : dans tout ce qui arrive, il y a ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Pour ce qui dépend de nous, dans la mesure du possible il faut travailler à prévenir, orienter, voire se mettre à l’abri. Pour tout ce qui ne dépend pas de nous, l’essentiel est de ne pas ajouter notre angoisse à l’imprévisibilité de l’événement incontrôlable. Surtout être attentif à l’avènement du moment opportun.

 

 

Epicure accorde beaucoup d’importance à la physique. Ce lien très fort chez lui entre la physique et la philosophie suggère quel rapport entre les deux disciplines ? Une réponse : les scientifiques sont comme naturellement portés à philosopher sur leur recherche et leurs résultats. Il est vrai qu’historiquement Thalès, le premier « philosophe » attesté au sens strict, était géomètre. La philo nait de la science. D’un autre côté, progressivement, les Sages, plutôt visionnaires et poètes, sont saisis par la nécessité de se confronter au savoir issu de l’expérience scientifique, celle des astronomes, des physiciens, des mathématiciens, qui les convoquent à une première description de la carte du monde et de l’univers. Il n’y a guère que la figure de Socrate, qui n’a rien écrit, mais dit beaucoup, qui construit sa pratique philosophique sur l’entretien illimité avec ses semblables. (Tout ceci dit dans un raccourci qui représente surtout mes notes prises au moment de cette discussion).

 

 

Retour à l’individuel et au collectif. Ne faut il pas distinguer entre besoin et désir ? Et les besoins ne sont ils pas d’ordre collectif, définis socialement ? Ainsi la démarche d’Epicure n’est elle pas vouée à l’échec, car cela voudrait dire, si on le suit, qu’en faisant du plaisir le guide pour le bonheur, via la satisfaction des désirs et des besoins, on ne fait finalement, croyant être heureux, que suivre simplement le programme de bonheur que nous dicte notre société de consommation ? Bonjour le vœu d’autosuffisance et la proclamation d’indépendance ! Réponse : très juste, c’est pourquoi le texte d’Epicure, qui ne se situe pas en « société de consommation », prévoit malgré tout une démarche qu’on appellerait aujourd’hui de « décroissance », d’ascèse progressive, faisant de la pauvreté des moyens et des biens le « capital » à exploiter « souverainement ». Et il y a aujourd’hui toute une génération qui n’a pas forcément lu Epicure qui s’engage dans cette direction. Cela dit, il sera toujours difficile de convaincre la majorité que le bonheur ne consiste pas à répondre à « l’obligation «  d’être heureux comme la propagande de masse et la norme publicitaire ne cessent de nous y convier.

 

 

Une dernière question porte sur la place de la douleur dans la philosophie du plaisir, puisque la « Lettre à Ménécée » insiste sur le fait que le plaisir provient d’un travail sur la douleur et son évitement, sa suppression. Ce serait une réflexion à mener. Peut-être dans nos séances futures aurons-nous l’occasion de la retrouver. Et aussi un moyen de sortir de la philosophie occidentale pour aller vers d’autres aires de grande philosophie, comme l’Inde( influence sur les Grecs antiques) , la Chine etc…

 

 

 

Compte rendu fait par François (certains passages vont au delà du strict compte-rendu et comportent des remarques qui viennent en cheminant… qu’il me soit pardonné d’avance) .

 

A lire : Jean Brun « Epicure et les épicuriens » Paris PUH 1991

Epicure «  Lettres, maximes, sentences » livre de poche 1994