Atelier Art – Kant – Dufrenne 14 Mars 2013

1) Annonce

Salut les philartien(ne)s !

  • D’abord une annonce qui, je l’espère, ne va pas vous surprendre : le prochain atelier est reporté au 14 Mars. Plusieurs « papis-mamies » étaient enrôlés cette semaine de vacances scolaires, et ce Jeudi soir, il y a le débat avec Bernard Friot, qui réclame la présence de tou(te)s !
  • Rappel des deux dernières séances :

En prolongement du travail à partir de Michaux, deux images (en pièces jointes fichier 1), de Dubuffet et Basquiat, qui me semblent en écho avec le caractère « originaire », savamment spontané, de Michaux… et de nos « œuvres ». Si ça vous dit, cherchez la suite sur le NET… Il faudra aussi penser à signer les travaux à l’encre, pour pouvoir les insérer dans le livre de l’atelier dit « mémoire »

Après Paul Klee : en pièces jointes, les travaux faits pendant la séance (fichier 2) et, dans un deuxième dossier, ceux faits « hors séance », avec des outils différents (fichier 3).

Cette dernière série mérite, me semble-t-il, quelques commentaires : Michelle, Jean Pierre (ma sœur et son mari) et moi avons réalisé nos dessins le soir même. Michelle et moi sommes restées fidèles au parcours (moi encore plus linéaire), et celui de JP, très « Iliade et l’Odyssées », ou bateau volant, nous a « déroutées ».

Ceux de Marie (ma fille) et de son amie Ivanne, faits indépendamment l’un de l’autre, donnent à la révélation finale du texte une place centrale: toute l’aventure dans laquelle le texte nous entraîne prend « sens » à la fin, s’oriente vers le souvenir, lointain, d’un enfant malade (d’où le fond proposé par Claudine comme s’imposant pour nos travaux, en « feuille de température » )

On sent comment ce texte est entré en profonde résonance avec leur histoire personnelle et les émotions qui s’agglutinent autour.

Eva m’a apporté le sien, si rêveur et gai, et complet…

Si d’autres veulent allonger la liste, ça serait magnifique… à vos crayons et pinceaux !

Pour le compte-rendu plus « théorique » de la séance, François ou Claudine devront s’y coller, parce que je n’ai pas pris de notes… désolée !

Je vous envoie aussi les textes de Klee, au cas où… (fichier 4).

Pour la séance suivante : après consultation «  entre-soi », le triumvirat vous propose un retour réflexif sur l’activité créatrice de formes que, à certaines périodes de leur histoire, certaines civilisations appellent Art.

Ces pratiques débordent largement ce repérage sociétal, elles sont si constitutives du mode d’être-au-monde de l’humanité que les anthropologues en font le signe distinctif ultime de la présence humaine (au même titre que le langage, plus sûr encore que les outils)

Nous chercherons « le socle » de cette universalité de fait dans l’analyse de l’expérience « première », dans laquelle les petits enfants excellent (clin d’œil à Claudine qui, dans sa radio (FPP… on en parlera…), parle, très philosophiquement, de « base » et d’ « élémentaire ») : celle d’éprouver le plaisir libre, le bonheur donc, d’avoir créé, ou d’avoir rencontré de ses yeux ou/et ses oreilles, du « beau ».

Je vous propose deux textes : un de Emmanuel Kant, philosophe allemand du 18ème  siècle et un de Mikel Dufrenne, philosophe contemporain, qui s’y articule si précisément qu’il pourra nous servir de guide pour en découvrir la richesse. La rigueur de la recherche de Kant en rend l’abord difficile mais, une fois qu’on s’est « bien placés », cela en rend la compréhension bien plus aisée qu’on ne s’y attendait (un peu comme la décomposition d’un pas de danse apparemment acrobatique, mais auquel il suffit de s’abandonner pour trouver, aux bons moments, l’énergie interne qui permet de « le suivre » sans effort, librement)

Comme le temps passe et que je dois vous envoyer ce message aujourd’hui, je vous enverrai ces deux textes demain, avec quelques repères et un petit « lexique » pour en faciliter l’accès

Merci à tou(te)s du plaisir que nos échanges font surgir, entre nous et en nous-mêmes!

A bientôt

Janie

2) Extraits de textes

A/ Kant: jugement de goût in Critique de la faculté de Juger

Emmanuel Kant (philosophe allemand 1724 – 1804)

Introduction à la lecture

Entrer « par la bande » dans une œuvre comme celle de Kant, pose problème (ça me fait penser au jeu de corde des petites filles dans la cour de récré, quand il s’agissait d’entrer dans le mouvement pour sauter au rythme du tournoiement de la corde tenue par deux copines qui prenaient un malin plaisir à changer la vitesse et la hauteur du mouvement. Si on ne percevait pas bien, assez pour anticiper la position de la corde au moment d’entrer ça faisait plof !, )

L’œuvre de Kant forme un système, on est donc, quand on veut en expliquer un extrait, entrainé à expliquer « dans quoi » il s’inscrit… et on est vite pris dans un réseau de concepts qui se complexifie et nous éloigne de ce qu’on visait au départ…

Alors, pourquoi vous le proposer quand même ?

D’abord parce que c’est comme l’original dont les façons contemporaines de penser le beau et l’Art, seraient des copies (même ceux qui sont en position de rupture) de façon . Ainsi le texte de Dufrenne, par lequel on commencera.

Ensuite parce que c’est moins difficile que ça en a l’air, et que c’est un plaisir (j’espère) d’en faire l’expérience. (c’est comme un tableau de salle de classe couvert d’équations mathématiques, ça semble impénétrable… mais si on a la bonne entrée et qu’on suit le fil du raisonnement… on arrive au bout… et c’est la pied ! (si, si !) )

Je préfère donc laisser l’approche de ce texte se faire oralement, on verra où on en est après Dufrenne et jusqu’où on peut aller dans le déchiffrage de Kant

1/ Critique de la faculté de juger (1790) Vrin 1968 PP 54-55

“… en effet le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance (ni théorique ni pratique), il n’est pas fondé sur des concepts, il n’a pas non plus des concepts pour fin. L’agréable, le beau, le bon désignent donc trois relations différentes des représentations au sentiment de plaisir et de peine, en fonction duquel nous distinguons les uns des autres les objets ou les modes de représentation. Aussi bien les expressions adéquates pour désigner leur agrément propre ne sont pas identiques. Chacun appelle agréable ce qui lui FAIT PLAISIR, beau ce qui lui PLAIT simplement ; bon ce qu’il ESTIME, approuve, c’est-à-dire ce à quoi il accorde une valeur objective. L’agréable a une valeur même pour les animaux dénués de raison : la beauté n’a de valeur que pour les hommes, c’est-à-dire des êtres d’une nature animale, mais cependant raisonnables, et cela non pas seulement en tant qu’êtres raisonnables (par exemple les esprits), mais aussi en même temps en tant qu’ils ont une nature animale ; le bien en revanche a une valeur pour tout être raisonnable. Cette proposition ne pourra être complètement justifiée et éclaircie que plus tard. On peut dire qu’entre ces trois genres de satisfaction, celle du goût pour le beau est seule une satisfaction désintéressée et libre, en effet, aucun intérêt, ni des sens, ni de la raison, ne contraint l’assentiment. C’est pourquoi on pourrait dire de la satisfaction que, dans les trois cas indiqués, elle se rapporte à l’inclination à la faveur ou au respect. La FAVEUR est l’unique satisfaction libre. Un objet de l’inclination ou un objet qu’une loi de la raison impose de désirer, ne nous laissent aucune liberté d’en faire pour nous un objet de plaisir. Tout intérêt présuppose un besoin ou en produit un, et comme principe déterminant de l’assentiment, il ne laisse plus le jugement sur l’objet être libre.”

2/ Jugement esthétique

“Aussi bien le jugement s’appelle esthétique parce que son principe déterminant n’est pas un concept, mais le sentiment (du sens interne) de l’accord dans le jeu des facultés de l’esprit, dans la mesure où celui-ci ne peut qu’être senti” (Critique de la faculté de juger, Section I, Livre I, §15, p70).

“Est beau, ce qui est reconnu sans concept comme objet d’une satisfaction nécessaire” (Critique de la faculté de juger, Section I, Livre I, §22, p80).

Le jugement de goût prétend obtenir l’adhésion de tous; et celui qui déclare une chose belle estime que chacun devrait donner son assentiment à l’objet considéré et aussi le déclarer comme beau. L’obligation dans le jugement esthétique n’est ainsi exprimée que conditionnellement.

“Le jugement de goût détermine son objet (en tant que beauté) du point de vue de la satisfaction, en prétendant à l’adhésion de chacun, comme s’il était objectif” (Critique de la faculté de juger, Section I, livre II, §32, p117).

B/ Mikel Dufrenne “Le beau”

Philosophe contemporain (1910 – 1995), spécialisé dans l’esthétique

Dans Les grands problèmes de l’esthétique, Revue, 1961

“Qu’est-ce donc que le Beau ? Ce n’est pas une idée ou un modèle, c’est une qualité présente dans certains objets, toujours singuliers, qui nous sont donnés à percevoir. C’est la plénitude, immédiatement éprouvée par la perception (même si cette perception requiert un long apprentissage et une longue familiarité avec l’objet) de l’être perçu. Perception du sensible d’abord, qui s’impose avec une sorte de nécessité et décourage aussitôt toute idée de retouche. Mais aussi immanence totale d’un sens au sensible, faute de quoi l’objet serait insignifiant : tout au plus agréable, décoratif, ou amusant. L’objet beau me parle, et il n’est beau qu’à condition d’être vrai, mais que me dit-il ? Il ne s’adresse ni à l’intelligence comme l’objet conceptuel –algorithme logique ou raisonnement – , ni à la volonté pratique comme l’objet usuel – signal ou outil -, ni à l’affectivité comme l’objet agréable ou aimable : il sollicite d’abord la sensibilité, pour la ravir. Aussi le sens qu’il propose n’est-il justiciable ni d’une vérification logique, ni d’une vérification pratique ; il suffit qu’il soit éprouvé comme présent et pressant, par le sentiment. Ce sens, c’est la suggestion d’un monde, un monde qui ne peut être ni en termes de choses ni en termes d’états d’âme, mais promesse aussi bien des deux, et qui ne peut être qu’être nommé par le nom de son auteur : le monde de Mozart ou de Cézanne.

Et pourtant ce monde singulier n’est pas subjectif. Le critère de la vérité esthétique, c’est l’authenticité (…). Chaque monde singulier est un possible du monde réel.”

Guide de lecture : il y a dans ce texte un vocabulaire hérité de Kant, qui fait que certains mots sont utilisés dans un sens plus précis que dans leur usage courant… d’où ce petit guide

  • « Qualité présente dans certains objets » : à mettre en rapport avec le fait qu’ils sont « donnés à percevoir », donc on les découvre , et on « perçoit » leur beauté.
  • Singulier : individuel, unique.
  • Plénitude de l’être perçu. Si on l’analyse d’un point de vue théorique, en le comparant à d’autres, on peut repérer des qualités qui « manquent », mais la perception (visuelle ou auditive) est positivement présente.
  • Nécessité : qui ne peut pas être évité, contourné.
  • Immanence : qui est contenu dans la nature de la chose. Immanence d’un sens : par exemple on peut « sentir » la présence d’un sens dans l’audition d’une langue étrangère, contenue dans les variations de ton, le rythme des sons. Le « beau » semble aussi »parler », avoir un sens « caché », à découvrir, à « traduire » par et pour chacun.
  • Objet conceptuel : « idée », Raisonnement mathématique, logique, théorie… qui aboutit à des vérités partielles mais démontrées.
  • Volonté pratique : ce qui guide nos actions, les rend possibles (outils), leur donne sens et valeur (signal, c à d ce qui déclenche la volonté d’agir, qui nous apparaît comme un but à réaliser).
  • Affectivité : faculté d’éprouver des émotions
  • Sensibilité : faculté de percevoir, à travers nos sens.
  • Subjectif : expression de la singularité de chacun, à ses goûts, ses opinions, ses influences culturelles etc…
  • Monde : éléments qui peuvent être très divers mais semblent former un « ensemble », comme un petit univers.
  • Authenticité : expression d’une vérité dont le contraire serait mensonge, préjugé, mauvaise foi, conformisme… qui par sa sincérité, son « courage », son « intelligence », mérite d’être reçue, comprise, même par des auditeurs ou spectateurs très éloignés de son « monde » .

Bonne randonnée dans ce texte !